2.1La prière (salat)
Les temps des cinq prières
Sommaire
Deux fois par an, quand l’heure change, la question revient dans chaque famille : « et la prière, on la fait à quelle heure maintenant ? » L’application de la mosquée affiche des horaires, mais d’où viennent-ils ? Le fiqh répond d’abord autrement : chaque prière a un moment qui lui est propre, un waqt, borné par des signes que le ciel donne à voir. Le Coran le pose en une clause :
« إِنَّ الصَّلَاةَ كَانَتْ عَلَى الْمُؤْمِنِينَ كِتَابًا مَّوْقُوتًا » inna ṣ-ṣalâta kânat ’alâ l-mu’minîna kitâban mawqûtan « car la prière demeure, pour les croyants, une prescription, à des temps déterminés. » (Coran 4:103, trad. Hamidullah)
Une prescription « à des temps déterminés » : la prière n’est pas laissée au gré du fidèle, ses rendez-vous sont fixés. Lesquels, et bornés par quoi ? C’est le propos de cette leçon.
Cinq moments appris à Médine
Le Muwatta’ de l’imam Malik s’ouvre, avant tout autre chapitre, par le « Livre des temps de la prière ». Son premier récit met en scène ’Umar ibn ’Abd al-’Azîz, alors gouverneur de Médine, qui avait un jour retardé la prière. ’Urwa ibn al-Zubayr vint lui rappeler une scène ancienne : à Koufa, Abû Mas’ûd l’Ansârî avait repris al-Mughîra ibn Shu’ba pour le même motif. N’as-tu pas appris, lui dit-il, que Jibrîl descendit et pria, et que le Prophète ﷺ pria derrière lui ? Cinq fois de suite, jusqu’à ce que Jibrîl déclare :
« بِهَذَا أُمِرْتُ » bi-hâdhâ umirtu « C’est ainsi qu’il m’a été commandé. » (Muwatta’, Livre des temps de la prière, n° 1 ; trad. maison)
Les deux journées où l’ange enseigna les moments au Prophète ﷺ, chaque prière à la première extrémité de son temps, puis à la dernière, fondent la règle : les rendez-vous viennent d’en haut. Le Coran les rassemble d’ailleurs en un verset :
« أَقِمِ الصَّلَاةَ لِدُلُوكِ الشَّمْسِ إِلَىٰ غَسَقِ اللَّيْلِ وَقُرْآنَ الْفَجْرِ ۖ إِنَّ قُرْآنَ الْفَجْرِ كَانَ مَشْهُودًا » aqimi ṣ-ṣalâta li-dulûki sh-shamsi ilâ ghasaqi l-layli wa-qur’âna l-fajri, inna qur’âna l-fajri kâna mashhûdan « Accomplis la prière (As-Salât) au déclin du soleil jusqu’à l’obscurité de la nuit, et [fais] aussi la Lecture (du Coran) à l’aube, car la Lecture (du Coran) à l’aube a des témoins. » (Coran 17:78, trad. Hamidullah)
Du déclin du soleil à l’obscurité de la nuit, puis la lecture de l’aube : le verset couvre les cinq prières, précise Hamidullah en note, et les anges du jour et de la nuit, ajoute-t-il, en sont les témoins.
Les bornes, d’après une lettre de Médine
À Bassora, Abû Mûsâ al-Ash’arî reçut un jour une lettre du calife ‘Umar ibn al-Khattâb. Elle dictait les marques à suivre ; le Muwatta’ la rapporte :
« صَلِّ الظُّهْرَ إِذَا زَاغَتِ الشَّمْسُ، وَالْعَصْرَ وَالشَّمْسُ بَيْضَاءُ نَقِيَّةٌ، قَبْلَ أَنْ يَدْخُلَهَا صُفْرَةٌ، وَالْمَغْرِبَ إِذَا غَرَبَتِ الشَّمْسُ، وَأَخِّرِ الْعِشَاءَ مَا لَمْ تَنَمْ، وَصَلِّ الصُّبْحَ وَالنُّجُومُ بَادِيَةٌ مُشْتَبِكَةٌ » ṣalli ẓ-ẓuhra idhâ zâghati sh-shamsu, wa-l-’aṣra wa-sh-shamsu bayḍâ’u naqiyyatun qabla an yadkhulahâ ṣufratun, wa-l-maghriba idhâ gharabati sh-shamsu, wa-akhkhiri l-’ishâ’a mâ lam tanam, wa-ṣalli ṣ-ṣubḥa wa-n-nujûmu bâdiyatun mushtabikatun « Prie le ẓuhr quand le soleil décline ; le ’aṣr tant que le soleil est blanc et pur, avant que le jaune n’y entre ; le maghrib quand le soleil s’est couché ; retarde le ‘ishâ’ tant que tu n’as pas sommeil ; prie le ṣubḥ quand les étoiles paraissent encore, serrées. » (Muwatta’, n° 7 ; trad. maison)
Chaque prière tient ainsi son cadre. Le ẓuhr, la prière de midi, s’ouvre au zawâl : l’instant où le soleil passe son zénith et incline vers l’ouest. Le ’aṣr, la prière de l’après-midi, court tant que le soleil reste blanc et pur (’Â’isha raconte que le soleil pénétrait encore dans sa chambre quand le Prophète ﷺ le priait), avant que le jaune n’y entre vers le couchant. Le maghrib s’ouvre dès que le disque disparaît sous l’horizon ; c’est le temps le plus court des cinq, celui de la rupture du jeûne aussi, et le rite invite à ne pas le retarder. Le ‘ishâ’ attend l’extinction du crépuscule, le gasaq, l’obscurité qui vient quand la lueur de l’ouest s’éteint. Et le ṣubḥ, la prière de l’aube, s’ouvre au fajr, la première clarté blanche qui s’étend à l’est, et se referme au lever du soleil : les récits rapportés par le Muwatta’ situent la prière prophétique tantôt dans la demi-obscurité du ghalas, tantôt quand le jour s’annonce, à l’isfâr.
Une précision honnête : sur certaines de ces fins (jusqu’à quel point de la nuit court le ‘ishâ’, quand s’achève exactement le ’aṣr), les savants de l’école discutent entre eux. C’est une des raisons pour lesquelles deux calendriers de prière peuvent afficher quelques minutes d’écart : la borne usuelle est posée, le débat porte sur le détail.
Le temps choisi et le temps de nécessité
Al-Akhdarî, dont le petit Matn a initié des générations de malikites, distingue deux étendues dans chaque moment. Le temps choisi, ikhtiyârî : celui où le musulman accomplit sa prière sans pression, au moment qui lui convient. Puis le temps de nécessité, ḍarûrî : celui qui reste à l’excusé, le voyageur, le malade, l’oublieux, quand le choix a manqué. Prier tôt dans le moment, c’est le meilleur : à celui qui demandait quelle œuvre Dieu aime le plus, le Prophète ﷺ répondit :
« الصَّلَاةُ عَلَى وَقْتِهَا » aṣ-ṣalâtu ’alâ waqtihâ « La prière à son temps. » (Sahih al-Bukhari, n° 527 ; trad. maison)
Le temps de nécessité n’est pas un pis-aller : c’est la marge que la règle ménage pour la vie telle qu’elle va, mais on n’y entre que pour une excuse, jamais par négligence.
Quand le moment est manqué
Le temps de la prière est un cadre, pas un piège. Khalîl pose d’abord la règle du seuil : celui qui prie dans le doute sur l’entrée du temps devra refaire sa prière. On ne prie qu’une fois le moment certain. Le Muwatta’, lui, mesure l’enjeu par la prière de l’après-midi :
« الَّذِي تَفُوتُهُ صَلَاةُ الْعَصْرِ كَأَنَّمَا وُتِرَ أَهْلَهُ وَمَالَهُ » alladhî tafûtuhu ṣalâtu l-’aṣri ka’annamâ wutira ahlahû wa-mâlahû « Celui que la prière du ‘aṣr manque, c’est comme si l’on lui avait ravi sa famille et ses biens. » (Muwatta’, n° 21 ; trad. maison)
Reste une marge : atteindre une rak’a, une unité de prière, avant que le temps ne se referme. Le Prophète ﷺ en a fait la règle :
« مَنْ أَدْرَكَ رَكْعَةً مِنَ الصُّبْحِ قَبْلَ أَنْ تَطْلُعَ الشَّمْسُ فَقَدْ أَدْرَكَ الصُّبْحَ » man adraka rak’atan mina ṣ-ṣubḥi qabla an taṭlu’a sh-shamsu fa-qad adraka ṣ-ṣubḥa « Qui atteint une rak’a du ṣubḥ avant que le soleil se lève a atteint le ṣubḥ, et qui atteint une rak’a du ’aṣr avant le coucher a atteint le ‘aṣr. » (Muwatta’, n° 5 ; trad. maison)
Et si c’est le sommeil ou l’oubli qui a tout fait manquer ? Une nuit, sur le chemin de La Mecque, le Prophète ﷺ confia à Bilâl le soin de les réveiller pour la prière ; Bilâl s’endormit, et tous avec lui jusqu’au soleil levé. Le cortège repartit, les ablutions furent faites, Bilâl lança l’appel, et le Prophète ﷺ pria avec les gens, puis, les voyant encore saisis de frayeur, il leur enseigna :
« فَإِذَا رَقَدَ أَحَدُكُمْ عَنِ الصَّلَاةِ أَوْ نَسِيَهَا، ثُمَّ فَزِعَ إِلَيْهَا، فَلْيُصَلِّهَا كَمَا كَانَ يُصَلِّيهَا فِي وَقْتِهَا » fa-idhâ raqada aḥadukum ‘ani ṣ-ṣalâti aw nasiyahâ, thumma fazi’a ilayhâ, fa-lyuṣallihâ kamâ kâna yuṣallîhâ fî waqtihâ « Quand l’un de vous s’endort au moment de la prière ou l’oublie, puis s’en rappelle brusquement, qu’il la prie comme il l’aurait priée à son heure. » (Muwatta’, n° 26 ; trad. maison)
La prière se fait alors, comme à son heure, dès le réveil, pas « quand on pourra ».
L’appel qui annonce l’heure
Le temps est fixé dans le ciel ; comment le musulman ordinaire le sait-il ? Par l’appel. Le Muwatta’ en rapporte l’origine : le Prophète ﷺ songeait à prendre deux morceaux de bois à entrechoquer, pour rassembler les gens à la prière. ‘Abdallâh ibn Zayd, un Ansârî, vit ces deux bois en rêve et entendit qu’on lui demandait : « n’appellerez-vous pas à la prière ? » Au réveil, il le rapporta au Prophète ﷺ, qui ordonna l’adhan, l’appel à la prière, lancé désormais à l’entrée de chaque temps.
Deux appels, deux fonctions : l’adhan annonce que le moment est entré ; l’iqâma, le second appel lancé dans la salle, annonce que la prière commence. Dans l’école malikite, Khalîl les range l’un et l’autre parmi les sunnas confirmées pour les prières en groupe. Fortement recommandés, ils ne sont pas des conditions de validité : prier sans adhan n’invalide rien. Qui appelle, comment, avec quelles formules ? Ce sera le cours sur la prière en groupe.
Les horaires affichés
En France, personne ne scrute l’horizon : les mosquées et les applications publient des heures calculées. Sache ce qu’elles sont : des conventions de calcul qui traduisent les signes en chiffres, et les conventions peuvent différer, surtout pour l’aube et le ‘ishâ’, d’où les écarts entre deux calendriers. La règle de fond, elle, reste les signes que tu viens de voir ; en pratique, suis l’horaire de ta mosquée ou de ta communauté, et quand le doute porte sur un cas concret, ce sont les savants de la région qui tranchent.
Cinq rendez-vous dans le ciel, chacun borné par un signe : voilà ce qu’ouvre le premier livre du Muwatta’. La leçon suivante posera les conditions de validité de la prière (purification, temps, direction, vêtement, intention), dont la borne que tu viens d’apprendre fait déjà partie.
La suite du parcours, sur la page de la formation de fiqh : le module entier de la prière sur la page du module. Et si tu arrives ici sans avoir lu le module précédent, la purification est la première condition de la prière.
