4.5La zakat
La zakat al-fitr
Sommaire
Tu entends à la mosquée « la zakat al-fitr, c’est sept euros par personne ». Tu te demandes : pour qui la payer, de quoi il s’agit exactement, jusqu’à quand tu as le temps ? En une leçon : la zakat al-fitr est l’aumône alimentaire que chaque musulman sort à la fin de Ramadan, pour lui-même et pour ceux qu’il a à charge ; elle se paie dans les derniers jours du mois, en nourriture, et elle ne s’éteint pas si tu la manques. Cette leçon reprend les quatre questions dans l’ordre : pour qui, combien, quand, comment.
Une aumône par tête, arrêtée par le Prophète
Le nom dit le sens : fiṭr, la rupture du jeûne. C’est la zakat qui clôt le mois. Le Prophète ﷺ l’a instituée, et le hadith d’Ibn ’Umar pose toute la loi en deux lignes :
« فَرَضَ رَسُولُ اللهِ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ زَكَاةَ الْفِطْرِ صَاعًا مِنْ تَمْرٍ أَوْ صَاعًا مِنْ شَعِيرٍ عَلَى الْعَبْدِ وَالْحُرِّ وَالذَّكَرِ وَالْأُنْثَى وَالصَّغِيرِ وَالْكَبِيرِ مِنَ الْمُسْلِمِينَ وَأَمَرَ بِهَا أَنْ تُؤَدَّى قَبْلَ خُرُوجِ النَّاسِ إِلَى الصَّلَاةِ » faraḍa rasûlu Allâhi ṣallâ Allâhu ’alayhi wa-sallama zakâta l-fiṭri ṣâ’an min tamrin aw ṣâ’an min sha’îrin ’alâ l-‘abdi wa-l-ḥurri wa-dh-dhakari wa-l-unthâ wa-ṣ-ṣaghîri wa-l-kabîri mina l-muslimîn, wa-amara bihâ an tu’addâ qabla khurûji n-nâsi ilâ ṣ-ṣalâh « Le Messager de Dieu (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) a institué la zakat al-fitr : un ṣâ’ de dattes ou un ṣâ’ d’orge, sur le libre et l’esclave, l’homme et la femme, le petit et le grand parmi les musulmans ; et il a ordonné qu’on l’acquitte avant que les gens ne sortent vers la prière. » (Bukhârî, no 1503)
Trois choses à remarquer. D’abord, l’aumône compte par tête, pas par fortune : « le petit et le grand », et le nouveau-né y est compté comme son grand-père. Ensuite, son statut en malikite : le matn de Khalîl la nomme sunna, la Risâla précise « sunna obligatoire » (سُنَّةٌ وَاجِبَةٌ, sunna wâjiba). Enfin, sa double fonction est dans un autre hadith : « purification pour le jeûneur des paroles vaines et des propos futiles, et nourriture pour les pauvres » (طُهْرَةً لِلصَّائِمِ مِنَ اللَّغْوِ وَالرَّفَثِ وَطُعْمَةً لِلْمَسَاكِينِ, ṭuhratan li-ṣ-ṣâ’imi mina l-laghwi wa-r-rafathi wa-ṭu’matan li-l-masâkîn, Abû Dâwûd, no 1609, gradé ḥasan, « de fiabilité bonne ») : elle lave les manquements du mois écoulé et elle fait que le pauvre, lui aussi, mange le jour de la fête.
Un repère pour ne pas la confondre : ce n’est pas la fidya, qui compense le jeûne de celui qui ne peut plus jeûner (maladie durable, grand âge) à raison d’un mudd par jour manqué (leçon des dispenses). Le fitr, lui, est dû par tous, jeûneurs valides ou dispensés.
Qui la doit, et pour qui
L’obligation porte sur tout musulman qui possède plus que la nourriture de sa journée : le matn de Khalîl formule « elle est due de ce qui excède sa nourriture du jour et celle de son épouse, même par emprunt » (وَإِنْ بِتَسَلُّفٍ, wa-in bi-tasalluf). Al-Jazîrî précise le sens : l’emprunt à qui prête compte dans cette capacité. Celui qui n’a vraiment rien pour nourrir les siens le jour de l’îd n’y est pas tenu ; tout autre l’est, fût-ce par l’emprunt.
Et chacun la sort aussi pour les siens : « pour tout musulman dont la subsistance t’incombe » (عَنْ كُلِّ مُسْلِمٍ تَلْزَمُهُ نَفَقَتُهُ, ‘an kulli muslimin talzamuhu nafaqatuhu), dit la Risâla. S’y comptent : l’épouse, même riche (al-Jazîrî l’énonce expressément), les enfants mineurs, les parents dans le besoin qu’on entretient, le serviteur. Un réflexe à garder : on compte les bouches dont on a la charge, et on paie un ṣâ’ par bouche.
Combien : le ṣâ’
La mesure est le ṣâ’ : quatre mudds, c’est-à-dire environ trois litres de contenance. C’est une mesure de volume, pas de poids : un ṣâ’ de riz fait de l’ordre de deux kilos et demi, un ṣâ’ de farine de deux kilos et quart ; c’est pourquoi les conversions que tu vois (« trois kilos par personne ») sont des approximations, jamais la règle. On mesure au volume, ou on pèse l’équivalent volumétrique de l’aliment qu’on sort.
Et de quoi ? Le texte fondateur dit dattes ou orge ; la Risâla et les commentaires énumèrent neuf aliments chez les malikites : blé, orge, froment (salt), millet (dukhn), maïs et sorgho (dhura), riz, dattes, raisins secs et lait caillé séché (aqiṭ) ; le reste, fèves ou lentilles, ne compte que si les gens s’en nourrissent vraiment à la place. La farine et le pain, eux, entrent explicitement dans le fitr malikite : « au volume » (بِالْكَيْلِ, bi-l-kayl) pour la farine et la semoule, « au poids » (بِالْوَزْنِ, bi-l-wazn) pour le pain. C’est la réponse aux pâtes, au couscous, à tout ce que ta maison mange vraiment. Le matn fixe d’ailleurs le critère au-delà de la liste : on sort la nourriture dominante du lieu (مِنْ أَغْلَبِ الْقُوتِ, min aghlab al-qût), et il ajoute « de la meilleure nourriture » (وَمِنْ قُوتِهِ الْأَحْسَنِ, wa-min qûtihi l-aḥsan) : on ne sort pas le fond de sac, on sort ce qu’on sert à table.
Quand : la fenêtre des derniers jours
L’obligation s’attache à un instant précis : le coucher du soleil du dernier jour de jeûne ; c’est la lecture dominante du matn, qui rapporte la divergence : « est-ce la première nuit de l’îd ou son aube ? divergence » (وَهَلْ بِأَوَّلِ لَيْلَةِ الْعِيدِ أَوْ بِفَجْرِهِ؟ خِلَافٌ, wa-hal bi-awwali laylati l-’îdi aw bi-fajrihi ? khilâf), et la nuit l’emporte. Ce repère tranche un cas concret : l’enfant né avant ce coucher du soleil est compté dans le fitr de l’année ; né après, il ne l’est pas.
La fenêtre de sortie, ensuite : la position de référence (mu’tamad) la place au plus tôt deux jours avant l’îd : le matn dit « sa sortie avant lui, de deux jours » (وَإِخْرَاجُهُ قَبْلَهُ بِكَالِيَوْمَيْنِ, wa-ikhrâjuhu qablahu bi-kâli yawmayn), et al-Jazîrî précise « pas davantage, sur le mu’tamad » ; les avis un jour et trois jours avant existent mais ne font pas la règle. Et le terme est celui du hadith : avant que les gens ne sortent vers la prière de l’îd. Le matn recommande de la sortir après l’aube du jour de l’îd, avant le départ à la prière (وَنُدِبَ إِخْرَاجُهَا بَعْدَ الْفَجْرِ قَبْلَ الصَّلَاةِ, wa-nudiba ikhrâjuhâ ba’da l-fajri qabla ṣ-ṣalâh), pour que le pauvre mange le jour même.
Tu l’as ratée ? La règle ne te laisse pas partir : « le retarder est illicite » (يَحْرُمُ تَأْخِيرُهَا, yaḥrumu ta’khîruhâ, dit al-Jazîrî), et le matn ajoute « elle ne s’éteint pas par le passage de son temps » (وَلَا تَسْقُطُ بِمَضِي زَمَنِهَا, wa-lâ tasquṭu bi-maḍî zamânihâ). Elle se rattrape, qaḍâ’, dès le souvenir : jamais annulée, jamais doublée.
Comment la verser aujourd’hui
Chez les malikites, la règle est simple : en nourriture, à un pauvre musulman : le matn dit « on ne la verse qu’à un pauvre musulman libre » (وَإِنَّمَا تُدْفَعُ لِحُرٍّ مُسْلِمٍ فَقِيرٍ, wa-innamâ tudfa’u li-ḥurrin muslimin faqîr), et l’école n’admet pas la valeur en espèces à la place de la denrée. En Europe, où tu ne remets pas toi-même un sac de riz, le geste passe par un mandat (wakîl) : tu remets l’argent à un organisme (la mosquée ou une association) qui achète les denrées et les distribue en nourriture pour toi. C’est le mécanisme de la leçon précédente, appliqué au fitr : ce qui compte est que la nourriture arrive au pauvre, pas la forme de ta remise.
Côté montant, une seule phrase suffit : en France, les autorités annoncent chaque année une somme par personne, de l’ordre de sept à douze euros ces dernières années : c’est le prix du ṣâ’ de l’aliment de base, converti en denrées par ceux qui collectent. La leçon sur les bénéficiaires et les organismes a déjà dit comment vérifier qui distribue ; la règle malikite reste : nourriture, pas argent.
Cas limites
- Le voyageur : sa famille peut sortir le fitr pour lui pendant son absence ; l’obligation n’attend pas le retour.
- Si tu ne peux couvrir tout le monde : l’ordre de priorité, chez al-Jazîrî, est toi-même d’abord, puis ton épouse, puis tes enfants : la subsistance d’abord.
- Le nouveau-né : né avant le coucher du soleil de la veille de l’îd, on sort pour lui ; après, non.
Ce que tu sais désormais
- La zakat al-fitr est une sunna obligatoire par tête, due par tout musulman dont le surplus dépasse la nourriture de sa journée, même par emprunt ; elle purifie le jeûne et nourrit les pauvres.
- Elle se sort pour soi et pour ceux qu’on entretient (épouse, enfants, parents à charge), à raison d’un ṣâ’ chacun ; le fœtus n’y est pas compté.
- Le ṣâ’ est un volume (~3 litres), non un poids : on sort la nourriture dominante du lieu, en entier et de la meilleure qualité, farine et pain compris.
- Elle se paie au plus tôt deux jours avant l’îd, avant la prière ; le retard est illicite mais la dette ne s’éteint pas.
- En Europe, le mandat à un organisme qui distribue des denrées est la voie licite ; le montant en euros annoncé chaque année en suit le prix.
Voir aussi
- Le programme complet du cours de fiqh : le pilier du cursus
- Toutes les leçons du module « La zakat »
- Les huit catégories de bénéficiaires
- Verser sa zakat en Europe et vérifier un organisme
- Qaḍâ’, fidya et kaffâra : les compensations du jeûne
