4.5La zakat

La zakat al-fitr

Volet 8 sur 8 · La zakat

Sommaire

Tu entends à la mosquée « la zakat al-fitr, c’est sept euros par personne ». Tu te demandes : pour qui la payer, de quoi il s’agit exactement, jusqu’à quand tu as le temps ? En une leçon : la zakat al-fitr est l’aumône alimentaire que chaque musulman sort à la fin de Ramadan, pour lui-même et pour ceux qu’il a à charge ; elle se paie dans les derniers jours du mois, en nourriture, et elle ne s’éteint pas si tu la manques. Cette leçon reprend les quatre questions dans l’ordre : pour qui, combien, quand, comment.

Une aumône par tête, arrêtée par le Prophète

Le nom dit le sens : fiṭr, la rupture du jeûne. C’est la zakat qui clôt le mois. Le Prophète ﷺ l’a instituée, et le hadith d’Ibn ’Umar pose toute la loi en deux lignes :

« فَرَضَ رَسُولُ اللهِ صَلَّى اللهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ زَكَاةَ الْفِطْرِ صَاعًا مِنْ تَمْرٍ أَوْ صَاعًا مِنْ شَعِيرٍ عَلَى الْعَبْدِ وَالْحُرِّ وَالذَّكَرِ وَالْأُنْثَى وَالصَّغِيرِ وَالْكَبِيرِ مِنَ الْمُسْلِمِينَ وَأَمَرَ بِهَا أَنْ تُؤَدَّى قَبْلَ خُرُوجِ النَّاسِ إِلَى الصَّلَاةِ » faraḍa rasûlu Allâhi ṣallâ Allâhu ’alayhi wa-sallama zakâta l-fiṭri ṣâ’an min tamrin aw ṣâ’an min sha’îrin ’alâ l-‘abdi wa-l-ḥurri wa-dh-dhakari wa-l-unthâ wa-ṣ-ṣaghîri wa-l-kabîri mina l-muslimîn, wa-amara bihâ an tu’addâ qabla khurûji n-nâsi ilâ ṣ-ṣalâh « Le Messager de Dieu (que la paix et le salut de Dieu soient sur lui) a institué la zakat al-fitr : un ṣâ’ de dattes ou un ṣâ’ d’orge, sur le libre et l’esclave, l’homme et la femme, le petit et le grand parmi les musulmans ; et il a ordonné qu’on l’acquitte avant que les gens ne sortent vers la prière. » (Bukhârî, no 1503)

Trois choses à remarquer. D’abord, l’aumône compte par tête, pas par fortune : « le petit et le grand », et le nouveau-né y est compté comme son grand-père. Ensuite, son statut en malikite : le matn de Khalîl la nomme sunna, la Risâla précise « sunna obligatoire » (سُنَّةٌ وَاجِبَةٌ, sunna wâjiba). Enfin, sa double fonction est dans un autre hadith : « purification pour le jeûneur des paroles vaines et des propos futiles, et nourriture pour les pauvres » (طُهْرَةً لِلصَّائِمِ مِنَ اللَّغْوِ وَالرَّفَثِ وَطُعْمَةً لِلْمَسَاكِينِ, ṭuhratan li-ṣ-ṣâ’imi mina l-laghwi wa-r-rafathi wa-ṭu’matan li-l-masâkîn, Abû Dâwûd, no 1609, gradé ḥasan, « de fiabilité bonne ») : elle lave les manquements du mois écoulé et elle fait que le pauvre, lui aussi, mange le jour de la fête.

Un repère pour ne pas la confondre : ce n’est pas la fidya, qui compense le jeûne de celui qui ne peut plus jeûner (maladie durable, grand âge) à raison d’un mudd par jour manqué (leçon des dispenses). Le fitr, lui, est dû par tous, jeûneurs valides ou dispensés.

Qui la doit, et pour qui

L’obligation porte sur tout musulman qui possède plus que la nourriture de sa journée : le matn de Khalîl formule « elle est due de ce qui excède sa nourriture du jour et celle de son épouse, même par emprunt » (وَإِنْ بِتَسَلُّفٍ, wa-in bi-tasalluf). Al-Jazîrî précise le sens : l’emprunt à qui prête compte dans cette capacité. Celui qui n’a vraiment rien pour nourrir les siens le jour de l’îd n’y est pas tenu ; tout autre l’est, fût-ce par l’emprunt.

Et chacun la sort aussi pour les siens : « pour tout musulman dont la subsistance t’incombe » (عَنْ كُلِّ مُسْلِمٍ تَلْزَمُهُ نَفَقَتُهُ, ‘an kulli muslimin talzamuhu nafaqatuhu), dit la Risâla. S’y comptent : l’épouse, même riche (al-Jazîrî l’énonce expressément), les enfants mineurs, les parents dans le besoin qu’on entretient, le serviteur. Un réflexe à garder : on compte les bouches dont on a la charge, et on paie un ṣâ’ par bouche.

Combien : le ṣâ’

La mesure est le ṣâ’ : quatre mudds, c’est-à-dire environ trois litres de contenance. C’est une mesure de volume, pas de poids : un ṣâ’ de riz fait de l’ordre de deux kilos et demi, un ṣâ’ de farine de deux kilos et quart ; c’est pourquoi les conversions que tu vois (« trois kilos par personne ») sont des approximations, jamais la règle. On mesure au volume, ou on pèse l’équivalent volumétrique de l’aliment qu’on sort.

Et de quoi ? Le texte fondateur dit dattes ou orge ; la Risâla et les commentaires énumèrent neuf aliments chez les malikites : blé, orge, froment (salt), millet (dukhn), maïs et sorgho (dhura), riz, dattes, raisins secs et lait caillé séché (aqiṭ) ; le reste, fèves ou lentilles, ne compte que si les gens s’en nourrissent vraiment à la place. La farine et le pain, eux, entrent explicitement dans le fitr malikite : « au volume » (بِالْكَيْلِ, bi-l-kayl) pour la farine et la semoule, « au poids » (بِالْوَزْنِ, bi-l-wazn) pour le pain. C’est la réponse aux pâtes, au couscous, à tout ce que ta maison mange vraiment. Le matn fixe d’ailleurs le critère au-delà de la liste : on sort la nourriture dominante du lieu (مِنْ أَغْلَبِ الْقُوتِ, min aghlab al-qût), et il ajoute « de la meilleure nourriture » (وَمِنْ قُوتِهِ الْأَحْسَنِ, wa-min qûtihi l-aḥsan) : on ne sort pas le fond de sac, on sort ce qu’on sert à table.

Quand : la fenêtre des derniers jours

L’obligation s’attache à un instant précis : le coucher du soleil du dernier jour de jeûne ; c’est la lecture dominante du matn, qui rapporte la divergence : « est-ce la première nuit de l’îd ou son aube ? divergence » (وَهَلْ بِأَوَّلِ لَيْلَةِ الْعِيدِ أَوْ بِفَجْرِهِ؟ خِلَافٌ, wa-hal bi-awwali laylati l-’îdi aw bi-fajrihi ? khilâf), et la nuit l’emporte. Ce repère tranche un cas concret : l’enfant né avant ce coucher du soleil est compté dans le fitr de l’année ; né après, il ne l’est pas.

La fenêtre de sortie, ensuite : la position de référence (mu’tamad) la place au plus tôt deux jours avant l’îd : le matn dit « sa sortie avant lui, de deux jours » (وَإِخْرَاجُهُ قَبْلَهُ بِكَالِيَوْمَيْنِ, wa-ikhrâjuhu qablahu bi-kâli yawmayn), et al-Jazîrî précise « pas davantage, sur le mu’tamad » ; les avis un jour et trois jours avant existent mais ne font pas la règle. Et le terme est celui du hadith : avant que les gens ne sortent vers la prière de l’îd. Le matn recommande de la sortir après l’aube du jour de l’îd, avant le départ à la prière (وَنُدِبَ إِخْرَاجُهَا بَعْدَ الْفَجْرِ قَبْلَ الصَّلَاةِ, wa-nudiba ikhrâjuhâ ba’da l-fajri qabla ṣ-ṣalâh), pour que le pauvre mange le jour même.

Tu l’as ratée ? La règle ne te laisse pas partir : « le retarder est illicite » (يَحْرُمُ تَأْخِيرُهَا, yaḥrumu ta’khîruhâ, dit al-Jazîrî), et le matn ajoute « elle ne s’éteint pas par le passage de son temps » (وَلَا تَسْقُطُ بِمَضِي زَمَنِهَا, wa-lâ tasquṭu bi-maḍî zamânihâ). Elle se rattrape, qaḍâ’, dès le souvenir : jamais annulée, jamais doublée.

Comment la verser aujourd’hui

Chez les malikites, la règle est simple : en nourriture, à un pauvre musulman : le matn dit « on ne la verse qu’à un pauvre musulman libre » (وَإِنَّمَا تُدْفَعُ لِحُرٍّ مُسْلِمٍ فَقِيرٍ, wa-innamâ tudfa’u li-ḥurrin muslimin faqîr), et l’école n’admet pas la valeur en espèces à la place de la denrée. En Europe, où tu ne remets pas toi-même un sac de riz, le geste passe par un mandat (wakîl) : tu remets l’argent à un organisme (la mosquée ou une association) qui achète les denrées et les distribue en nourriture pour toi. C’est le mécanisme de la leçon précédente, appliqué au fitr : ce qui compte est que la nourriture arrive au pauvre, pas la forme de ta remise.

Côté montant, une seule phrase suffit : en France, les autorités annoncent chaque année une somme par personne, de l’ordre de sept à douze euros ces dernières années : c’est le prix du ṣâ’ de l’aliment de base, converti en denrées par ceux qui collectent. La leçon sur les bénéficiaires et les organismes a déjà dit comment vérifier qui distribue ; la règle malikite reste : nourriture, pas argent.

Cas limites

Ce que tu sais désormais

Voir aussi

Vérifiez votre compréhension

Question 1 sur 8 Un père de famille possède juste de quoi nourrir sa famille le jour de l'îd. Doit-il quand même la zakat al-fitr ?
non : il n'a rien en trop, l'obligation tombe

La condition n'est pas la richesse mais le surplus sur la nourriture du jour : le matn de Khalîl l'exige « même par emprunt ». Il reste tenu, et la priorité de sortie est alors lui-même, puis son épouse, puis ses enfants.

oui : sa capacité se juge sur ce qui excède sa nourriture du jour, quitte à emprunter

C'est le texte même du matn : « elle est due de ce qui excède sa nourriture du jour et celle de son épouse, même par emprunt » (وَإِنْ بِتَسَلُّفٍ, *wa-in bi-tasalluf*). Al-Jazîrî ajoute que l'emprunt à ceux qui prêtent compte dans cette capacité.

oui, mais il la paiera en double l'année suivante

La zakat ne se double jamais : un ṣâ' par personne, c'est tout. S'il la manque cette année, elle ne s'éteint pas et reste à rattraper en son temps, non multipliée.

Question 2 sur 8 L'épouse de Farid possède des biens propres qui la mettent au-dessus du seuil imposable (le nisab). Qui sort la zakat al-fitr pour elle ?
Farid : chez les malikites, le mari sort le fitr de son épouse même si elle est riche

C'est la règle malikite explicitement vérifiée chez al-Jazîrî : le mari doit le fitr de son épouse, qu'elle ait ou non de quoi la sortir elle-même. Sa richesse ne décharge pas le mari.

elle-même : sa richesse l'en rend responsable

Ce serait le raisonnement de la zakat sur les biens, où chacun répond de sa fortune. Le fitr suit une autre logique : il est dû par qui a la charge de la subsistance, c'est-à-dire par le mari.

personne : une épouse n'est jamais comptée dans le fitr

Tout musulman est compté dans le fitr : le hadith dit « sur le petit et le grand, homme et femme ». La question n'est pas si elle est comptée, mais qui la sort pour elle.

Question 3 sur 8 On t'annonce « un ṣâ' par personne ». Concrètement, que faut-il mesurer ?
trois kilos de n'importe quel aliment

Le chiffre circule partout, mais il mélange volume et poids : trois kilos de farine ne remplissent pas le même espace que trois kilos de dattes. La mesure est un volume, environ trois litres, à peser selon l'aliment choisi.

un volume d'environ trois litres de l'aliment de base, qu'on pèse ensuite selon sa densité

Le ṣâ' est une mesure de volume : quatre mudds, soit environ trois litres. Rempli de riz il fait de l'ordre de deux kilos et demi ; de farine, plutôt deux. On mesure au volume, ou on pèse l'équivalent de son aliment.

un mudd, soit environ trois quarts de litre

Le mudd est le quart du ṣâ' : il en faut quatre pour compléter la mesure. Retenir le mudd seul ferait verser le quart de ce qui est dû.

Question 4 sur 8 Une famille ne mange presque jamais de riz ni de dattes, mais des pâtes et du pain chaque jour. Que peut-elle sortir ?
du riz quand même : la liste des neuf grains est fermée

La liste des neuf n'est pas un plafond exclusif : le matn pose le critère de « la plus grande partie de la nourriture » (مِنْ أَغْلَبِ الْقُوتِ, *min aghlab al-qût*) du pays, et al-Jazîrî range explicitement la farine et le pain parmi ce qui compte.

un repas cuisiné servi directement au pauvre

La sortie se fait en vivres mesurables, pas en repas servi : la règle reste le ṣâ' d'aliment de base. Un repas d'îd offert est une bonne œuvre, mais il ne compte pas pour la zakat al-fitr.

sa farine ou son pain : les malikites les admettent, au volume pour la farine, au poids pour le pain

Al-Jazîrî l'écrit au verbatim : la farine et la semoule entrent dans le fitr « au volume », le pain « au poids ». Et le matn demande de toute façon la nourriture dominante du lieu : pâtes et pain y sont.

Question 5 sur 8 Un enfant naît le jour de l'îd, à cinq heures du soir. Faut-il sortir la zakat al-fitr pour lui ?
oui : toute naissance de la journée de l'îd la déclenche

Le repère n'est pas le jour de l'îd mais le coucher du soleil de la veille : l'enfant né avant ce coucher est compté, celui né après ne l'est pas. Né le soir même de l'îd, il reste hors du fitr de l'année.

non : le repère est le coucher du soleil de la veille de l'îd, déjà passé

La position de référence fixe l'obligation au coucher du soleil du dernier jour de jeûne : naissance avant, on sort pour le nouveau-né ; naissance après, on ne sort pas. Le cas est l'un des signes que le fitr s'attache à la rupture du jeûne.

non : on ne sort jamais de fitr pour un nouveau-né

Le hadith dit le contraire : « sur le petit et le grand ». Le nouveau-né compte comme toute personne ; seule l'heure de sa naissance par rapport au coucher du soleil tranche.

Question 6 sur 8 Une grand-mère a oublié sa zakat al-fitr et l'îd est passé. Que lui reste-t-il à faire ?
rien : le moment est raté, l'obligation est tombée

C'est l'erreur à défaire : le matn dit au mot près « elle ne s'éteint pas par le passage de son temps ». Le retard est un tort, la dette reste.

la verser à la fin du prochain Ramadan, en un seul geste

Attendre un an aggraverait le tort : la règle du rattrapage est de sortir ce qu'on doit, pas de l'accrocher au cycle suivant. Elle le fait dès qu'elle y pense, puis reprendra le bon calendrier l'an prochain.

la sortir dès qu'elle s'en souvient : la dette ne s'éteint pas, elle se rattrape

La règle malikite joint les deux : retarder est illicite, et l'obligation ne meurt pas avec le délai. Elle paie en qaḍâ' : un ṣâ' par personne, dès le souvenir.

Question 7 sur 8 Karim est en déplacement à l'étranger jusqu'au lendemain de l'îd. Qui peut s'acquitter de sa zakat al-fitr ?
sa famille restée à la maison : elle peut la sortir pour lui pendant son absence

La sortie peut être faite par la famille pour l'absent : le matn l'énonce au mot près (« il est permis que ses proches la sortent pour lui », وَجَازَ إِخْرَاجُ أَهْلِهِ عَنْهُ, *wa-jâza ikhrâju ahlihi 'anhu*), et al-Jazîrî valide le geste fait pour le voyageur.

personne : il est exonéré tant qu'il n'est pas rentré

Le voyage n'annule pas le fitr : c'est une aumône par tête, pas une formalité de présence. Tant qu'il reste responsable de son propre fitr, quelqu'un peut le sortir pour lui.

lui seul, au retour, en ajoutant un second ṣâ' de pénalité

Il n'existe pas de fitr doublé : la mesure reste un ṣâ' par personne, retard compris. La famille peut avancer ; sinon, il paiera un seul ṣâ' au retour, en rattrapage.

Question 8 sur 8 Ta mosquée collecte des euros pour la zakat al-fitr et tu ne remets jamais un sac de riz à personne. Que se passe-t-il, en lecture malikite ?
le versement est invalide : seul le riz remis de la main à la main compte

La remise directe n'est pas la seule voie : le mandat est une institution classique. Ce que la règle regarde, c'est ce qui arrive au pauvre ; la denrée achetée et distribuée par l'organisme remplit le fitr.

l'argent remis au pauvre compte directement, comme la denrée

Non : la règle malikite exige la nourriture. L'euro qui arrive au pauvre n'est pas un ṣâ' de vivres ; c'est la conversion en denrées par le mandataire qui rend le versement valable.

l'organisme agit comme mandataire : il achète des denrées et les distribue en nourriture pour toi

C'est le mécanisme du wakîl vu pour la zakat : tu confies à l'organisme le soin de convertir ta remise en aliment de base distribué aux nécessiteux. Nourriture au bout, conformément à la règle ; argent en main, au début.