2.12bLa prière (salat)
Lieux déconseillés, vêtements et petits accidents de la prière
Sommaire
La leçon précédente a posé le cadre : tout lieu propre est une mosquée. Reste le revers de la question, celui des cas concrets que les matn traitent nommément : les lieux qui font douter, les vêtements qui posent problème, et les accidents du corps en pleine rak’a.
Les lieux du matn
Khalîl donne la liste sans commentaire : « جازت بمربض بقر أو غنم كمقبرة ولو لمشرك ومزبلة ومحجح ومجزرة إن أمنت من النجس » (jâzat bi-mirbaḍi baqarin aw ghanam ka-maqbaratin wa-law li-mushrik wa-mazbalatin wa-maḥjaḥin wa-majzaratin in uminat mina n-najas) : « elle est licite dans l’enclos des bovins ou des petits, comme dans un cimetière fût-il de polythéistes, un dépôt d’ordures, une aire de repos, un abattoir, si l’impureté est écartée ».
Le principe tient en un mot : « إن أمنت من النجس », si tu es sûr qu’aucune souillure ne te touche. Le lieu ne se juge pas à sa réputation mais à l’état du sol sous toi. Le cimetière païen, l’abattoir propre, l’enclos où dorment les bêtes : la prière y passe, à la condition unique déjà posée.
Deux lieux seulement reçoivent le blâme, et pour des raisons différentes. L’église : « وكرهت بكنيسة ولم تعد » (wa-kuriha bi-kanîsatin wa-lam tu’ad) : « déconseillée dans une église, et elle ne se refait pas ». Le geste accompli dans un lieu voué à un autre culte porte une réserve, sans être perdu. Le couchage des chameaux : « وبمعطن إبل ولو أمن » (wa-bi-ma’ṭani ibilin wa-law umina) : « et dans l’aire où couchent les chameaux, même sûre ». Même sans souillure, le lieu garde son makrûh.
La distinction n’est pas un caprice du juriste. Le Prophète ﷺ priait lui-même dans les enclos des petits avant la construction de la mosquée (al-Bukhârî, n° 429), et quand on lui demande :
« أُصَلِّي فِي مَرَابِضِ الْغَنَمِ قَالَ نَعَمْ… أَفِي مَعَاطِنِ الْإِبِلِ قَالَ لَا » (uṣallî fî marâbiḍi l-ghanam qâla na’am… a-fî ma’âṭini l-ibil qâla lâ) : « Je prie dans les enclos des petits ? Il dit : oui. Dans les aires des chameaux ? Il dit : non » (Sahih Muslim, n° 360, rapporté par Jabir b. Samura).
Les vêtements
La leçon 2.2 a posé la condition : la ’awra couverte, du nombril au genou pour l’homme, le corps entier sauf le visage et les paumes pour la femme. Deux situations restent à trancher.
Le vêtement porté seul. Al-Akhdarî consigne : « وَتُكْرَهُ الصَّلَاةُ فِي السَّرَاوِيلِ إِلَّا إِذَا كَانَ فَوْقَهَا شَيْءٌ » (wa-tukrahu ṣ-ṣalâtu fî s-sarâwîli illâ idhâ kâna fawqahâ shay’) : « la prière en pantalon seul est déconseillée, sauf s’il y a quelque chose par-dessus ». Le sarâwîl, le caleçon long des anciens, couvre la ’awra, donc la prière est valide ; mais la tenue reste en dessous de la dignité de la station, sauf si un vêtement ample le couvre. À la maison, en déplacement, au vestiaire : le pantalon de travail passe avec un haut qui descend suffisamment.
Le vêtement entaché autrement. Khalîl a posé la distinction entre la condition manquée et l’interdit commis : « وَعَصَى وَصَحَّتْ إِنْ لَبِسَ حَرِيرًا أَوْ ذَهَبًا أَوْ سَرَقَ أَوْ نَظَرَ مُحَرَّمًا فِيهَا » (wa-’aṣâ wa-ṣaḥḥat in labisa ḥarîran aw dhahaban aw saraqa aw naẓara muḥarraman fîhâ) : « il désobéit mais sa prière est valide s’il porte de la soie, de l’or, un vêtement volé, ou s’il regarde un interdit pendant la prière ». Pour l’homme, la soie et l’or sont interdits ; le vêtement volé est un tort fait à autrui ; le regard vers ce qui n’est pas permis souille l’acte. Pourtant la prière compte : la faute est réelle et n’annule rien. C’est la même architecture que la leçon 2.2 : ce qui manque à une condition casse, ce qui tombe sous un interdit pèche sans casser.
Reste le vêtement qui manque tout court. Qui n’a pas de quoi couvrir sa ’awra prie nu, c’est la règle d’al-Akhdarî : « وَمَنْ لَمْ يَجِدْ مَا يَسْتُرُ بِهِ عَوْرَتَهُ صَلَّى عُرْيَانًا » (wa-man lam yajid mâ yasturu bihi ’awratahu ṣallâ ’uryânan). Khalîl donne le protocole du groupe sans vêtements : s’ils se rassemblent dans l’obscurité, ils comptent comme couverts ; sinon ils prient dispersés, debout, le regard baissé, l’imam au milieu d’eux. La condition de couverture cède devant l’impossibilité réelle, pas devant l’embarras ; et l’ordre de la prière se garde même dans le dénuement.
En cours de prière
Trois cas de geste et de voile se posent pendant la rak’a.
La femme dont la tête se découvre, ou l’homme qui trouve un vêtement alors qu’il priait nu : Khalîl : « وَإِنْ عَلِمَتْ فِي صَلَاةٍ… مَكْشُوفَةُ رَأْسٍ أَوْ وَجَدَ عُرْيَانٌ ثَوْبًا اسْتَتَرَا إِنْ قَرُبَ وَإِلَّا أَعَادَا بِوَقْتٍ » (wa-in ’alimat fî ṣalâtin… makshûfatu ra’sin aw wajada ’uryânun thawban istatarâ in qaruba wa-illâ a’âdâ bi-waqt) : « si en cours de prière elle sait sa tête découverte, ou si le dénué trouve un vêtement, ils se couvrent s’il est proche ; sinon ils refont dans le temps ». Le remède à portée de main se prend en prière ; le remède lointain coûte la rak’a, qu’on reprend tant que l’heure tient.
Le voile porté sur le visage et les cheveux noués pour prier sont l’un et l’autre déconseillés : le talaththum, le fait de ramener le turban ou l’étoffe sur le visage en ne laissant que les yeux, le niqab de la femme en prière, le cheveu serré en turban ou en nœud pour garder les mains libres. La Mudawwana, le grand recueil des fatwas médinoises de l’école, rapporte cependant la nuance de Mâlik : celui qui entre en prière dans sa tenue de travail, le front couvert de sueur, les cheveux noués comme ils l’étaient quand l’heure est venue, n’a rien à se reprocher. La réserve vise le geste fait pour la prière, pas l’état dans lequel l’heure te prend.
Les incidents du corps
Le saignement de nez avant la prière qui ne cesse pas : on retarde jusqu’à la fin du temps choisi, puis on prie avec ce qu’on a. En cours de prière, Khalîl donne le protocole : « فَتَلَهُ بِأَنَامِلِ يُسْرَاهُ فَإِنْ زَادَ عَنْ دِرْهَمٍ قَطَعَ كَأَنْ لَطَّخَهُ أَوْ خَشِيَ تَلْوِيثَ مَسْجِدٍ » (fatalahu bi-anâmili yusrâhu fa-in zâda ’an dirhamin qaṭa’a ka-an laṭṭakhahu aw khashiya talwîtha masjid) : « il l’essuie du bout des doigts de sa main gauche ; si le sang dépasse un dirham, ou s’il craint de souiller la mosquée, il coupe ». Le geste est discret, du bout des doigts, sans quitter la posture ; la mesure du dirham, une pièce d’argent, donne le seuil où le sang devient trop présent pour que la prière continue.
Deux exceptions gardent les prières qui ne se refont pas : l’imam du ’îd ou de la janaza saigne, il continue par gestes, car ces prières-là ne se rejouent pas à l’heure libre.
Le vomissement qui survient sans qu’on l’ait cherché ne casse rien : « وَمَنْ ذَرَعَهُ قَيْءٌ لَمْ تَبْطُلْ صَلَاتُهُ » (wa-man dhara’ahu qay’un lam tabṭul ṣalâtuh) : « celui que le vomissement surprend, sa prière ne s’annule pas ». On essuie, on continue.
Enfin la sortie rapide : qui doit quitter sa prière pour une nécessité peut y revenir et reprendre là où il en était, c’est le principe du « بناء » (binâ’), la construction sur ce qui est déjà fait, posé à la leçon 2.5 dans les cas de rupture. La prière interrompue par le besoin reprend son fil au lieu où il a été coupé.
Ce que cette liste enseigne
Les cas du matn convergent vers le même principe : la prière est faite pour être accomplie, partout où le sol est propre, dans les vêtements disponibles, à travers les accidents du corps. Les réserves existent, une église, une aire de chameaux, un pantalon seul, mais elles pèsent sur la perfection de l’acte, pas sur son existence. Le livre te laisse peu d’excuses pour ne pas prier ; c’est exactement son propos.
