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De la nécessité d’un Maître

par Mor Diagne

A propos de l’ouvrage d’Ibn Khaldûn « La réponse satisfaisante à celui qui cherche à élucider les questions »[1] (Shifa al sâ’il li-tahdhîb al masâ’il)

La tradition islamique est assaillie de manière croissante par des théories nouvelles qui se présentent comme le véritable, sinon comme l’unique islam possible. Il nous paraît crucial de faire valoir ce que recèle la tradition islamique d’authentique et  de revenir à des sources sûres et incontestées pour trouver des éléments de réponse concernant certaines questions ou remises en question contemporaines. Ainsi, certains contestent la validité du soufisme et rejettent la notion de maître spirituel, comme étant une forme d’associationnisme[2]. Comme on peut s’en douter, les musulmans n’ont pas attendu la naissance du wahhabisme au XVIIIème siècle pour se pencher sur cette question, de la manière la plus détaillée et la plus complète possible.

Qui était Ibn Khaldun ?

Autour des années 1372-1374, une question agitait déjà les croyants de Grenade au cœur de l’Andalousie : pour s’engager dans une voie aussi exigeante que celle qui se fixe pour but unique « la recherche de la face de Dieu » , est-il indispensable de se placer sous la conduite d’un guide spirituel ? Ou bien peut-on se diriger soi-même, et pour cela se contenter d’utiliser individuellement les livres, d’ailleurs nombreux, qui traitent de ces sujets ?

Pour trancher la question, on demanda leur avis à deux savants de Fès, Abul Abbâs Ahmad Ibn Qâsim Al Qabbâb et Ibn Abbâd de Ronda. Un manuscrit fut rédigé et consigna fidèlement la discussion et les arguments échangés. Ibn Khaldûn, qui séjournait à ce moment à Fès, apporta également sa contribution au débat et celle-ci alla bien au-delà de la question posée ;  car cette contribution portait non seulement sur la question du guide, mais elle constituait également un véritable petit traité sur la nature et l’évolution du soufisme. Nous proposons ici de présenter ce traité, et plus particulièrement la partie consacrée à la notion de guide.

‘Abd ar-Rahman Ibn Mohamed Ibn Khaldûn est né en Tunisie en 1332 de l’ère chrétienne. Il servit comme fonctionnaire à la cour des Mérinides à Fès, avant d’être obligé de s’installer en Espagne. Il revint ensuite en Afrique du Nord, à Bougie d’abord, puis à Fès à nouveau. Puis il s’installa en Egypte, au service du sultan mamelouk, où il devint le grand Qâdi du rite malikite. Il y mourut en 1406.

Ibn Khaldûn est considéré par les musulmans et par ceux qui étudient la civilisation islamique comme l’initiateur et le père fondateur d’une science étrange, inconnue jusque-là, qui fut appelée plus tard la sociologie. C’est aussi un juriste, un philosophe, un historien qui n’a pas son équivalent dans l’histoire des pays musulmans. Il est un savant, considéré comme réunissant la rigueur, le pragmatisme, l’absence totale de dogmatisme, la rationalité la plus pure qu’ait pu « produire » la civilisation islamique. Ses deux principaux ouvrages sont la Muqaddimah, traité monumental sur la philosophie historique et la sociologie, et le Kitab al I’bar traité d’histoire mondiale (des civilisations anciennes perses, romaines jusqu’à ses contemporains).

Le traité d’Ibn Khaldun

Le traité d’Ibn Khaldûn qui concerne le rapport entre la voie spirituelle et la loi divine s’intitule La réponse satisfaisante à celui qui cherche à élucider les questions. Il comporte cinq parties.

La première indique qu’en islam les prescriptions divines sont de deux types : celles relatives au corps et celles relatives au cœur. Ibn Khaldûn définit les soufis comme étant ceux qui accordent une plus grande importance aux prescriptions relatives au cœur, sans qu’ils négligent pour autant celles relatives au corps.

La seconde partie du traité distingue les trois degrés du combat intérieur[3] contre ses propres passions :

  • le combat pour la piété (Mujâhadat at taqwâ), qui correspond au combat pour la recherche du salut de l’âme,
  • le combat pour la rectitude (Mujâhadat al istiqâma), qui correspond à la quête du bonheur et des degrés les plus élevés de la demeure ultime,
  • enfin le combat pour le retrait du voile (Mujâhadat al kashf wal ittila) qui correspond à la recherche de la connaissance des choses divines par la levée du voile, qui sépare l’être de la vision divine, et permet la contemplation directe dès la vie d’ici-bas.

La troisième partie du traité s’attache principalement à expliquer la restriction progressive du sens du terme « soufisme » au dernier type de combat spirituel, celui pour le retrait du voile et la contemplation divine.

Dans la quatrième partie, Ibn Khaldûn reprend l’énoncé de la discussion à laquelle il participa à Fès, et commente les arguments et justifications échangés.

Enfin la cinquième partie est consacrée à la question de la nécessité du guide spirituel (shaykh). C’est sur cette partie que portera la suite de notre propos. Ibn Khaldûn établit tout d’abord que le besoin du guide ou maître spirituel diffère selon celui des combats intérieurs évoqués plus haut que l’aspirant considère.

Les cas où un guide est nécessaire

Dans le cas du combat pour la piété, il suffit, selon l’auteur, de connaître les préceptes et les décrets de Dieu. Pour cela, on peut se contenter, soit de puiser dans les livres, soit de les apprendre auprès d’un enseignant. Cependant, une plus grande perfection est atteinte en suivant les enseignements d’un « guide-enseignant » (shaykh mu’allim). A cet égard, l’exemple est donné par le Prophète (PSL), qui a appris à prier en suivant l’enseignement en actes de l’archange Gabriel. Par la suite, lorsque les tribus venaient voir le Prophète pour connaître les prescriptions de la loi, celui-ci les envoyait vers les Compagnons pour qu’ils voient de leurs yeux la démarche à suivre. Ibn Khaldûn conclut ici que le guide spirituel n’est pas nécessaire. Il considère néanmoins qu’en suivre un permet de parcourir le chemin plus facilement et plus parfaitement.

Dans le cas du combat pour la rectitude, il s’agit ici pour l’aspirant d’adopter le comportement et les mœurs prescrits par le Coran et pratiqués par le Prophète. Il est fortement recommandé, selon Ibn Khaldûn, d’avoir recours à un guide et de régler sa conduite sur celle de ce guide, car celui-ci connaît les écueils possibles sur le chemin. Cette démarche suivant les prescriptions très explicites du Coran et de la Sunna, le guide n’est toutefois pas d’une nécessité absolue. Même sans guide, donc, si l’aspirant demeure fermement attaché à la Sunna, il peut espérer rester à l’abri des dangers qui jalonnent cette voie.

Enfin, dans le cas du combat qui vise le retrait du voile et la perception directe du monde spirituel, un « guide-enseignant-éducateur » est nécessaire. Sans le concours de ce type de guide, il est généralement impossible d’atteindre l’objectif fixé, et ceci pour quatre raisons majeures :

  • La Loi islamique (Shari’a) constitue une voie[4]commune à l’usage de l’ensemble des croyants, en vue d’obtenir le salut et le bonheur après la mort ; le combat contre les penchants de son âme (mujâhada ou jihad an-nafs) quant à lui, est une voie destinée aux gens animés d’aspirations et exigences spirituelles particulières. Ces aspirations inclinent à désirer le germe du bonheur suprême avant la mort, par ce retrait ici-bas du voile, retrait qui survient d’ordinaire avec la mort. Cette exigence spirituelle a donc toutes les allures d’une Shari’a particulière, possédant ses statuts et son code de bienséances, dans laquelle on n’imite personne d’autre que ceux qui l’ont posée et mise en pratique comme règle de conduite. Or tous les savants s’accordent à considérer le maître spirituel comme une condition requise pour s’engager et cheminer dans cette voie. Tous mettent en garde contre le danger qu’il y aurait à y marcher de manière autonome et à se retrouver seul dans son désert intérieur. Ils font une obligation à l’itinérant mystique de remettre les rênes de sa vie spirituelle entre les mains d’un guide qui a déjà parcouru ce chemin et est parvenu au but recherché – à savoir la contemplation divine – en ayant appris à connaître les obstacles et les embûches du parcours, grâce à son expérience personnelle irremplaçable, et non pas en héritant de l’information par des tiers. Les savants du taçawwuf[5]  recommandent même que le disciple se place entre les mains du guide comme le cadavre entre les mains de celui qui le lave, et comme l’aveugle marchant sur le bord du précipice tenu par la main de celui qui le conduit.
  • La deuxième  raison de la nécessité du maître dans le combat spirituel tient au fait que le choix de ce type de chemin entraîne deux conditions : l’une dépendant de ses propres efforts, l’autre échappant à son action. La première condition est relative au fait de se débarrasser de caractères blâmables et à se purifier en se parant de caractères vertueux. L’autre condition concerne les états spirituels qui surviennent avant, pendant et après le retrait du voile. Or ces états spirituels, qui sont le fruit des qualités acquises par les œuvres, dépendent les uns des autres et sont liés en une chaîne ininterrompue jusqu’à la station de la contemplation. Donc si l’un de ces états est corrompu, cela entraîne la corruption des états suivants ; les dégâts s’amplifient et deviennent irréparables. Il n’y a pas de moyen de se débarrasser de ces états négatifs par la seule volonté. On ne peut le faire que sous la conduite d’un guide qui sait discerner entre ce qui est sain et ce qui est malsain dans les états spirituels, qui sait ce qui favorise la progression spirituelle et ce qui l’entrave ou l’interrompt, qui sait comment des états spirituels indépendants de la volonté sont la conséquence d‘actes volontaires. Sous la conduite du guide, le disciple est ainsi en sécurité et peut échapper aux dangers qui jalonnent ce chemin.
  • La troisième  raison de la nécessité du maître réside dans la signification profonde de ce chemin, qui induit une « mort » par anticipation, c’est-à-dire que ce chemin spirituel permet d’éteindre toutes les passions corporelles et de vivifier l’esprit, se rapprochant ainsi de la vraie mort. Ainsi le disciple pourra être gratifié de l’état spirituel propre à la mort naturelle, et plonger son regard sur l’au-delà avant que la mort physique ne survienne. Cette démarche trouve sa source dans la parole du Prophète : « mourez avant de mourir ». Pour chaque enseignement, on imite une chose ou une manifestation naturelle; en l’occurrence, il s’agit ici de la mort. En raison du mystère qui entoure les lois de la nature, et en particulier concernant la mort, il est nécessaire de recourir à un « guide enseignant éducateur », qui dirige l’aspirant jusque dans les recoins les plus mystérieux de cette discipline. Sans guide, le disciple ne peut retirer aucun profit de l’ascèse qu’il pratique.
  • Enfin, la nécessité du maître est justifiée par les réalités auxquelles l’aspirant est confronté sur le chemin. Ces réalités sont de deux sortes. La première catégorie est du domaine des choses connues par la majorité et pouvant être consignée dans des livres : il s’agit de la forme concrète du cheminement. La seconde sorte de réalité n’est pas de l’ordre des choses communément admises : ces réalités ne sont ni du domaine des sens, ni du domaine de la raison ou des sciences acquises. Elles sont du ressort du goût spirituel et de l’expérience intime. On ne peut en parler que par allusions. Elles ne peuvent pas être codifiées scientifiquement ou en termes techniques. Ces réalités se manifestent à l’itinérant sous la forme d’états, d’inspirations, de suggestions brusques, ou d’émotions extatiques, et ce du début du cheminement jusqu’à son aboutissement. Ces réalités constituent le point central, la vérité profonde du chemin sans laquelle rien ne saurait se réaliser. C’est pourquoi, tant que l’itinérant ne distingue pas parmi ces différentes sortes d’expériences ce qui le fait progresser de ce qui lui fait obstacle, les efforts qu’il fait sont en pure perte et son objectif ne se réalise pas. Et ce ne seront ni les livres ni les formulations précises qui lui procureront cette connaissance.

Ibn Khaldûn conclut, au terme de l’analyse de ces raisons, que l’aspirant qui vise la levée du voile le séparant de la contemplation divine ne saurait se passer de la guidance et du discernement d’un maître véritable.

Ibn Khaldûn n’est pas le seul savant éminent à conclure à la nécessité du maître. L’Emir Abdel Kader, grand soufi, arrivait à la même conclusion  en commentant dans une de ses lettres ( mawqif  )* ce verset du Coran : « O vous qui croyez ! Craignez Allah, et cherchez un moyen d’accès vers Lui, et luttez sur Sa voie, peut être parviendrez vous au succès ! » (Cor. 5 : 35). Nous reproduisons ici un extrait de cette lettre.

En premier lieu, Dieu ordonne aux croyants de pratiquer la crainte de Lui (taqwa). Cela correspond à ce que, chez nous, on appelle la station du repentir, qui est la base de tout progrès sur la Voie et la clef qui permet de parvenir à la  “station de la réalisation”. Dieu nous dit ensuite : “ et cherchez un moyen d’accès vers Lui ”.  Ce moyen, c’est le maître dont la filiation initiatique est sans défaut, qui a une connaissance véritable de la Voie, des déficiences qui font obstacle et des maladies qui empêchent de parvenir à la Gnose, qui possède une science éprouvée de la thérapeutique, des dispositions tempéramentales et des remèdes qui conviennent. Il y a unanimité absolue des Gens d’Allah sur le fait que, dans la Voie et la Gnose, un « moyen d’accès » (wasila), c’est-à-dire un maître, est indispensable. Les livres ne permettent nullement de s’en passer, du moins dès lors que se produisent les inspirations surnaturelles (al-waridat), les éclairs des théophanies et les évènements spirituels, et qu’il devient donc nécessaire d’expliquer au disciple ce qui, dans tout cela, doit être accepté ou rejeté, ce qui est sain et ce qui est vicié. En revanche, au tout début de la Voie, il peut se contenter des livres qui traitent du comportement pieux et du combat spirituel dans son sens le plus général. “Et luttez sur la voie : c’est là un ordre de se battre après avoir trouvé un maître. Il s’agit d’une guerre sainte spéciale, qui est menée sous le commandement d’un maître et selon les règles qu’il prescrit. On ne peut faire confiance au combat spirituel mené en l’absence d’un maître, sauf en des cas très exceptionnels, car il n’y a pas de guerre sainte unique, conduite d’une unique manière : les dispositions des êtres sont variées, leurs tempéraments très différents les uns des autres, et telle chose qui est profitable à l’un peut être nuisible à l’autre.

*Extrait de Ecrits spirituels (trad. Michel Chodkiewicz)

[1] Traduit en français sous le titre La voie et la loi, Babel

[2] L’associationnisme (shirk en arabe) est le fait d’associer à Dieu une créature et constitue le seul péché qui ne peut être couvert par la miséricorde divine

[3] « combat intérieur » est la traduction de mujâhada ; dont la racine est la même que celle de jihad, qui signifie « effort, effort sur soi »

[4] Le terme de shari’a comporte également le sens de « voie »

[5] La science du soufisme

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