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Femmes et grandes figures du soufisme

Nous présentons ici un extrait de la note de Bariza Khiari, Le soufisme : spiritualité et citoyenneté*, publiée en 2015. Bariza Khiari est la Présidente de l’Institut des Cultures d’Islam (ICI), Ex sénatrice et vice-Présidente du sénat, elle est disciple d’une voie soufie.

*Bariza KhiariLe soufisme : spiritualité et citoyenneté, Paris, Fondation pour l’innovation politique, coll. « Valeurs d’Islam », 56 p., ISBN : 9782364080713

La vidéo du webinaire « spiritualité et citoyenneté » avec Bariza Khiari peut être regardée sur notre nouvelle chaine you tube « culture soufie » https://www.youtube.com/channel/UCCH4yoK6gmJVMRUE2kRwOqA

La femme égale de l’homme en dignité spirituelle

Think tank musulman, école de « l’honnête homme », et éventuelle force de mobilisation, le soufisme est le premier adversaire de l’islam radical. Il en est un adversaire redoutable, idéologiquement, parce qu’il a su, dans son histoire, inscrire la femme comme l’égale de l’homme, les deux étant des « fils et filles de l’instant ». Ibn Arabî affirme que la « virilité » spirituelle n’est pas liée à la condition humaine biologique. Les femmes ont accès à la perfection spirituelle et donc à tous les degrés de sainteté, y compris celui de qutb (« pôle »), qui désigne le plus haut niveau de la spiritualité islamique.

C’est dans ce monde, ici-bas, que le soufi est appelé à accomplir le bien. « La vie n’est pas courte mais le temps nous est compté » rappelle ainsi Malek Jân Ne’mati (1) (m. 1993), sainte soufie du Kurdistan iranien (dont le mausolée se situe… dans le Perche !). Selon elle, il convient d’agir pour que l’urgence de vivre ne se transforme pas en action précipitée et irréfléchie ; le temps de la contemplation et de la méditation est le temps nécessaire à l’action juste et bienveillante.

La place des femmes et leur enseignement dans l’héritage et l’initiation soufis témoignent d’une modernité trop souvent passée sous silence. À titre d’exemple, on peut citer, Râbi‘a al-‘Adawiyya (2) (m.801), appelée « la mère du Bien », sainte de l’islam et figure par excellence de l’amour divin ; citons aussi Sayyida Nafîsa (3) (m. 823), toujours vénérée, considérée comme experte en droit canon. Aujourd’hui aussi, les femmes jouent un rôle important au sein du soufisme : ainsi, Nur Artiran (4), d’origine turque, a reçu l’autorisation d’enseigner le Metnavi, héritage spirituel de la confrérie du grand maître Rûmi. Elle est actuellement maître de la confrérie Mevlevi. Je manquerais à tous mes devoirs si je ne rendais pas un hommage appuyé à Eva de Vitray-Meyerovitch qui, élevée dans la tradition catholique, a épousé un juif, et qui par la suite a embrassé l’islam à partir du soufisme. Grâce à ses traductions de grands textes de la littérature arabe et persane, elle a permis l’accès à leur propre culture d’un certain nombre de musulmans de France dont je suis. Doris Lessing (m. 2013), prix Nobel de littérature, et pour laquelle « il n’y a jamais nulle part où aller qu’en dedans », mérite également d’être signalée pour son long compagnonnage avec les soufis. Évoquer ces quelques femmes parmi tant d’autres, c’est rappeler que le soufisme ne se conçoit pas comme l’acceptation de l’infériorité de la femme. Ainsi les femmes ont pu proposer des voies de sagesse et être suivies et admirées.

Fils et filles de leur temps : quelques grandes figures du soufisme

Le cheikh Bentounès rappelle à juste titre que « lorsque le monde musulman traverse une crise grave, il finit toujours par faire appel aux soufis. Leur présence assure un retour aux sources, une stabilité et une ouverture. Quelle que soit l’époque, chaque maître est un revivificateur de l’essentiel du message prophétique (5) ».

L’enseignement soufi vise à permettre à l’Homme d’agir en homme de pensée, et de penser en homme d’action. Plusieurs grandes personnalités du monde islamique illustrent cette assertion : à titre d’exemple, l’émir Abd el-Kader; une femme, Lalla Fadhma N’Soumer; Mohammad Iqbal ; et, plus près de nous, le commandant Massoud. Toutes ces personnalités incarnent l’éthique soufie. L’émir Abd el-Kader organisa la résistance des tribus arabes et berbères contre la colonisation française en Algérie. À ce titre, il est considéré comme la première icône nationale algérienne. Grande figure soufie, il s’est fortement impliqué dans les affaires de la cité sans jamais oublier l’enseignement de la confrérie. Poète et philosophe, auteur de nombreux ouvrages, il sut prendre les armes contre les Français quand il estima nécessaire de se battre aux côtés des siens. Au nom de sa foi musulmane, il a protégé et sauvé plusieurs milliers de chrétiens de Damas menacés de mort ; des hommes avec qui l’émir n’avait pas grand-chose en commun sauf l’essentiel : leur humanité. S’il y a un droit musulman, pour l’émir Abd el-Kader « il y a un droit de l’humanité au-dessus du droit musulman (6) ». C’est dans ce même esprit que de nombreuses personnalités musulmanes ont lancé, dès janvier 2011, un appel pour sensibiliser l’opinion au sort des chrétiens d’Orient (7), bien avant que les grands médias s’en saisissent.

Les principes soufis ont guidé l’action de l’émir Abd el Kader, lui qui imposa une charte de traitement humain aux Français qu’il avait fait prisonniers.

C’est d’ailleurs cette charte qui préfigurera la Convention de Genève sur les prisonniers. Il respecta toujours la parole donnée, autre exigence des soufis, lui valant l’estime des généraux français. Citons ainsi le maréchal Bugeaud : « Cet homme de génie que l’histoire doit placer à côté de Jugurtha est pâle et ressemble assez au portrait qu’on a souvent donné de Jésus-Christ (8). » À la suite de sa détention au château d’Amboise, l’émir Abd el-Kader écrira un texte magistral, intitulé Lettre aux Français (9). Pas un mot de reproche sur le mauvais comportement de nombre de ses interlocuteurs, notamment ceux qui n’avaient pas respecté le pacte signé. Bien au contraire, il y prendra de la hauteur pour porter un autre regard sur l’incompréhension entre l’Orient et l’Occident, et mettre en garde ses contemporains contre les risques de rupture du dialogue et de l’enfermement dans des certitudes. N’est-ce pas ce à quoi on a abouti aujourd’hui ?

Lalla Fadhma N’Soumer (m. 1863) est encore aujourd’hui une femme célébrée comme une figure de la résistance algérienne. D’une longue lignée soufie, membre de la confrérie Rahmaniya (10), elle se consacre à la méditation. Elle prend également part à la vie de la cité et organise, dans les années 1850, l’insurrection en Kabylie pour lutter contre les troupes françaises. Elle fit subir de lourdes pertes au maréchal Randon, qui la surnomma « la Jeanne d’Arc du Djurjura ». Son autorité morale et sa conscience politique précoce lui ont assuré le soutien de nombreux habitants et la constitution d’une troupe de fidèles. Elle est finalement capturée par les Français et meurt en détention à l’âge de 33 ans. Son statut de femme n’a nullement entravé la capacité d’action de Lalla Fahdma N’Soumeur qui prit la tête d’un mouvement de lutte. Elle a été respectée tant par ses compagnons pour son haut niveau de spiritualité que par ses adversaires pour son art de la guerre. En signe d’hommage, sa dépouille a été transférée, tout comme celle de l’émir Abd el-Kader, au carré des martyrs du cimetière d’El Alia, à Alger.

Le commandant Massoud (m. 2001), le moine soldat, est un soufi de la confrérie Naqshbandiyya. Il organisa la résistance afghane contre les Soviétiques, puis contre les talibans. Sa combativité exceptionnelle lui valut le surnom de « lion du Panshir » après sa résistance à plusieurs attaques successives des Soviétiques. Opposé aux talibans, il incarnait la continuité de la présence de l’islam spirituel en Afghanistan (11).

1. Malek Jân est issue d’une famille de l’ordre mystique des Ahl-e Haqq (« Amis de la vérité »). Elle fut une poétesse de langue kurde et persane, connue sous le nom de cheikh Jâni ou Malek Jân Ne’mati.

2. Râbi‘a al-‘Adawiyya fut une mystique soufie, auteur de nombreux poèmes.

3. Considérée comme une sainte, Sayyida Nafîsa fut une grande théologienne, spécialiste du droit canon aussi bien ésotérique qu’exotérique.

4. Nur Artiran est présidente de la fondation Mevlevie.

5. Cheikh Bentounes est le guide spirituel de la confrérie Alawîya .

6. Cité par Bruno Étienne, in Abdelkader, Hachette, coll. « Pluriel », 2012.

7. Bariza Khiari et Marc Chebsun sont à l’origine de cet appel lancé par Respect Mag (www.respectmag. com/2011/01/12/signez-lappel-lislam-bafoue-par-les-terroristes-4758).

8. Extrait d’une lettre du maréchal Bugeaud au comte Molé datée de 1837, citée par François Maspero, in L’Honneur de Saint-Arnaud, Seuil, 1995, p. 92.

9. Abd-el-Kader, Lettre aux Français, Phoebus, coll. « Libretto », Paris, 2007.

10. La confrérie Rahmaniya est une confrérie soufie fondée en 1774 par Sidi M’hamed Bou Qobrine en Algérie. À l’origine, cette confrérie, qui se nommait Khalwatiya, connut une forte audience jusqu’au XIXe siècle, réussissant à s’implanter solidement en Afrique du Nord.

11. Olivier Weber, La Confession de Massoud, Flammarion, Paris, 2013.

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