Sidi Abbas (1890-1972),
fils du résistant Hajj Mokhtar Qâdiri Boudchich (1853-1914), naquit
dans les montagnes des Beni Snassen. En 1908, il suivit son père
lorsque celui-ci rejoignit la plaine de Triffa après le saccage de
sa propriété par les troupes françaises en guise de représailles.
C’est au sein d’un hameau de Madagh que cette branche de la
famille commença une nouvelle vie avec la fondation d’un centre
spirituel – zaouïa – et la création d’une exploitation
agricole basée sur la culture des orangers et des oliviers. Les
prédispositions du jeune Abbas pour les travaux agricoles se
révélèrent alors évidentes et, à la mort de Hajj Mokhtar, les
rôles des successeurs furent répartis : le fils aîné, Sidi
al-Makki (mort en 1936), prit la conduite de la zaouïa alors
que Sidi Abbas devint responsable de la ferme.
Cependant, Sidi Abbas avait entamé
très jeune une quête spirituelle, ressentant les limites de la voie
Qâdiriya Boudchichiya – qui ne disposait pas à son époque
du sirr (secret spirituel) – à laquelle il était rattaché
depuis son enfance. Ainsi, il partit à la recherche d’un homme
accompli qui serait susceptible de lui apporter un enseignement
complémentaire. Or un jour, vers 1910, il rencontra un saint homme
doté de perceptions prémonitoires qui lui professa ce conseil :
« Rentre chez toi et prends patience ! Quand le temps sera
venu, celui qui sera ton maître viendra frapper à ta porte. ».
Sidi Abbas suivit à la lettre cette indication et retourna chez lui,
dans la propriété agricole de Madagh. Des jours, des semaines, puis
des années passèrent. Il travailla dur et fit prospérer son
exploitation, en attendant que vienne à lui son maître, avec
toujours la même patience et la même certitude au cœur. Plus de
trente ans s’écoulèrent jusqu’à ce que la prédiction
s’accomplisse enfin.
Au cours de l’année
1942, Sidi Abû Madyan (1873-1957), un cousin vivant dans les
montagnes de Taghajirt, se rendit à la propriété de Madagh à
l’occasion des funérailles de l’une des filles de Sidi Abbas.
Malgré la douleur des circonstances, celui-ci comprit qu’il
s’agissait là de la visite qu’il attendait depuis si longtemps.
En effet, Sidi Abû Madyan était porteur du sirr dont il
avait hérité au terme d’une longue quête auprès de différents
maîtres. Il menait une vie recluse et était intransigeant sur le
choix de ses disciples qui devaient être pourvus d’une sincérité
résistant à toutes les épreuves. Poussé par un désir ardent,
Sidi Abbas exposa à son visiteur le sens de sa démarche et obtint –
au même titre que son fils Sidi Hamza (né en 1922) –
l’autorisation de devenir son disciple. Le soir même, il commença
à réciter les invocations – dhikr – que venait de lui
transmettre son guide spirituel lorsqu’il eut une vision au cours
de laquelle il lui était remis des formules d’invocations
différentes de celles qu’il récitait. Sidi Abbas, qui n’était
pas habitué à vivre de tels états de clairvoyance, décida de
s’abstenir de toute pratique supplémentaire et d’en référer à
Sidi Abû Madyan. Lorsque celui-ci fut mis au courant de l’histoire,
il confia à son nouveau disciple : « Tu as bien agi, car,
si tu avais récité les formules qui t’avaient été données, tu
aurais certainement perdu ma confiance ! »
Après avoir surmonté
cette épreuve inattendue, Sidi Abbas proposa l’hospitalité à son
visiteur qui accepta l’offre. Cet acte de générosité spontanée
allait fonder la relation entre les deux hommes puisque c’était
désormais au sein de la propriété de Madagh que Sidi Abû Madyan
choisissait de dispenser son enseignement. La venue de Sidi Abû
Madyan bouleversa le paysage spirituel sur place car le caractère
vivant de son enseignement vint supplanter l’héritage tabarruk
reçu par Sidi Mustafa qui avait entretemps succédé à son père,
Sidi al-Makki. Pour prévenir toute confusion, Sidi Mustafa choisit
de s’installer dans la ville voisine d’Ahfir, laissant à la voie
du sirr portée par Sidi Abû Madyan toute la latitude pour se
développer à Madagh.
Jusqu’à la mort de
son maître survenue en 1957, Sidi Abbas incarna à la perfection le
disciple dévoué, entretenant une relation de compagnonnage à
partir de laquelle il franchit toutes les étapes menant à la
réalisation spirituelle. Du fait notamment de sa grande générosité,
il hérita de l’autorisation de succéder à Sidi Abû Madyan à la
tête de la tariqa. Cependant, pendant cinq années, son état
de profonde humilité l’empêcha d’endosser cette fonction. Il
resta en retrait jusqu’à ce que s’impose enfin à lui la
nécessité de révéler aux autres disciples la nature de
l’autorisation qu’il avait reçue.
Sidi Hajj Abbas fut le
guide spirituel de la tariqa jusqu’à sa mort en 1972 et
aimait à rappeler que si Dieu ne lui avait pas donné
l’éloquence, Il lui avait cependant confié un secret qui
transformait les cœurs. Sous l’effet de sa nature miséricordieuse,
la voie changea de modalité, l’aspect initialement rigoureux
s’estompant au profit d’une plus grande douceur dans l’approche
de l’enseignement. La voie Qâdiriya Boudchichiya put ainsi
s’ouvrir plus facilement à des disciples issus de toutes les
couches de la société marocaine. En 1968, Hajj Abbas effectua un
déplacement depuis l’est vers l’ouest du Maroc pour faire
« goûter » la voie auprès de tous ceux qui aspiraient
sincèrement à une guidance spirituelle. Des groupes de disciples se
constituèrent peu après à Fès, à Rabat, à Casablanca, à
Agadir, transformant le caractère local de la confrérie en une
dimension touchant tout le pays.
Durant les dernières
années de sa vie, Hajj Abbas fut affaibli par un glaucome qui le
priva progressivement de la vue. Cependant, sa lucidité spirituelle
resta intacte et, peu avant sa mort, il rédigea un testament
spirituel qui rappelait les principes de la voie basés sur la sunna
et qui confirmait le rôle éminent à venir de Sidi Hamza ainsi que
le développement futur de la voie Qâdiriya Boudchichiya à
une échelle internationale. Il repose dans le cimetière de la
zaouïa de Madagh auprès de son maître et auprès de son
père.