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Histoire d’une voie à travers ses maîtres (5/8)
Un résistant nommé Hajj Mokhtar
Par Christophe Vic et Jean-Louis Girotto



Au milieu du XIXe siècle, le secret spirituel – sirr – recueilli initialement par Sidi ‘Ali vint à disparaître de la voie Qâdiriya Boudchichiya. En effet, lorsque son dernier dépositaire, Mokhtar « le Grand », parvint au terme de sa vie, aucun de ses disciples n’avait atteint l’accomplissement spirituel lui permettant de recevoir à la fois le secret et l’autorisation d’éduquer des disciples. Avant sa mort, il conseilla donc à l’ainé de ses cinq fils, Sidi Muhyîddin (environ 1830-1890), de ne pas se charger d’éducation spirituelle, mais seulement de transmettre les invocations propres à la voie sans y apporter la moindre modification.

A partir de cette époque, la voie Qâdiriya Boudchichiya devint transitoirement une voie dite du « tabarrouk »  ; c’est-à-dire une voie permettant de satisfaire jusqu’à un certain degré toute âme en quête et procurant les bénédictions propres à ses pratiques rituelles, mais ne disposant pas des outils afin de progresser intérieurement jusqu’à la réalisation spirituelle totale de l’être. Sidi Muhyîddin respecta scrupuleusement les consignes de son père et devint le responsable de la tariqa, sans pour autant incarner la fonction d’enseignant spirituel qui restait de ce fait vacante. Il maintint l’implantation de la voie dans les environs de Taghajirt et, à sa mort, transmit les rênes à son fils Mokhtar « le Troisième » (1853-1914) qui sera par la suite connu sous le nom de Hajj Mokhtar. Celui-ci était doté d’une réputation de sainteté qui dépassait le cadre de la tariqa et il avait d’ailleurs épousé Lalla Fatima, issue d’une autre voie de souche Qadiri, la tariqa Bekkaiya.

La fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle furent fortement marqués dans la région de l’Oriental marocain par l’inexorable avancée des troupes françaises. C’est ainsi qu’en mars 1907, le maréchal Lyautey soumit Oujda sans même livrer combat et prit les commandes de l’administration locale. Cependant, la fierté et l’honneur des habitants du massif de Beni Snassen étaient piqués au vif et le shaykh Hajj Mokhtar fut proclamé chef de la résistance en réponse à la menace des colons français. En effet, les circonstances exceptionnelles qui se distinguaient par la mise en péril de la communauté justifiaient que des représentants d’une voie prônant avant tout la lutte contre les tendances de son propre ego puissent s’impliquer dans des actions à caractère militaire.

Ainsi, plusieurs actes héroïques furent entrepris par les insurgés des Beni Snassen pour tenter de déstabiliser l’emprise française. Le massif fut alors placé sous embargo par l’armée occupante, puis un régiment de 6 000 hommes quitta les garnisons et pénétra dans les montagnes afin de porter un coup fatal à la rébellion. La maison de Hajj Mokhtar fut détruite et ses récoltes incendiées. Averti des moyens considérables déployés par les occupants, Hajj Mokhtar réalisa que, malgré la bravoure des compagnons qui l’entouraient, il n’avait aucune chance de faire face durablement à une armée de métier beaucoup mieux équipée. Il choisit alors d’épargner autant que possible la vie des villageois et se rendit à l’ennemi le 31 décembre 1907. Cette reddition sonna le glas des velléités d’indépendance du peuple de l’Oriental pour plusieurs décennies. Désormais, la situation nouvelle exigeait de mettre en place une collaboration intelligente avec les colons français.

Capturé par les militaires français, Hajj Mokhtar fut interné à Maghnia et négocia dans une position de faiblesse les conditions de sa libération. Il s’engagea à employer son influence spirituelle parmi les habitants des Beni Snassen afin de rétablir progressivement la paix en échange d’un arrêt de l’embargo. Il fut alors libéré sous conditions et découvrit à son retour le triste spectacle de sa propriété dévastée. La précarité de sa situation matérielle l’incita à quitter l’hostilité des montagnes pour venir s’installer à quelques dizaines de kilomètres vers le nord, dans la fertile plaine de Triffa irriguée le fleuve Moulouya, à proximité de Berkane. Le déplacement géographique de la zaouïa n’était cependant possible qu’avec l’appui d’une Autorisation divine – idhn – qui seule, en définitive, guidait les actes de Hajj Mokhtar.

C’est dans les environs du petit village de Madagh qu’Hajj Mokhtar, aidé de ses six fils, choisit de s’implanter et de développer l’exploitation du domaine agricole. Les revenus issus des récoltes permettaient à la zaouïa de remplir des rôles éducatifs et sociaux. Par exemple, des disciples ainsi que des professeurs chargés de la formation des enfants étaient accueillis, logés et nourris sur place. Un nouveau souffle porteur de belles perspectives parcourait la voie Qâdiriya Boudchichiya qui restait cependant dans l’attente de recouvrer le secret spirituel.

Le fondateur de la zaouïa de Madagh rendit l’âme alors que la première guerre mondiale éclatait et transmit le flambeau spirituel à son fils ainé Sidi al-Makki (mort en 1936), tandis que son second fils Sidi Abbas héritait de la responsabilité de l’exploitation agricole. Hajj Mokhtar repose au sein du cimetière de la zaouïa, dans un mausolée qui reçoit aujourd’hui encore de nombreuses visites.

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