Au
milieu du XIXe siècle, le secret spirituel – sirr
– recueilli initialement par Sidi ‘Ali vint à disparaître de la
voie Qâdiriya Boudchichiya. En effet, lorsque son dernier
dépositaire, Mokhtar « le Grand », parvint au terme de
sa vie, aucun de ses disciples n’avait atteint l’accomplissement
spirituel lui permettant de recevoir à la fois le secret et
l’autorisation d’éduquer des disciples. Avant sa mort, il
conseilla donc à l’ainé de ses cinq fils, Sidi Muhyîddin
(environ 1830-1890), de ne pas se charger d’éducation spirituelle,
mais seulement de transmettre les invocations propres à la voie sans
y apporter la moindre modification.
A partir
de cette époque, la voie Qâdiriya Boudchichiya devint
transitoirement une voie dite du « tabarrouk » ;
c’est-à-dire une voie permettant de satisfaire jusqu’à un
certain degré toute âme en quête et procurant les bénédictions
propres à ses pratiques rituelles, mais ne disposant pas des outils
afin de progresser intérieurement jusqu’à la réalisation
spirituelle totale de l’être. Sidi Muhyîddin respecta
scrupuleusement les consignes de son père et devint le responsable
de la tariqa, sans pour autant incarner la fonction
d’enseignant spirituel qui restait de ce fait vacante. Il maintint
l’implantation de la voie dans les environs de Taghajirt et, à sa
mort, transmit les rênes à son fils Mokhtar « le Troisième »
(1853-1914) qui sera par la suite connu sous le nom de Hajj Mokhtar.
Celui-ci était doté d’une réputation de sainteté qui dépassait
le cadre de la tariqa et il avait d’ailleurs épousé Lalla
Fatima, issue d’une autre voie de souche Qadiri, la tariqa
Bekkaiya.
La fin
du XIXe siècle et le début du XXe siècle
furent fortement marqués dans la région de l’Oriental marocain
par l’inexorable avancée des troupes françaises. C’est ainsi
qu’en mars 1907, le maréchal Lyautey soumit Oujda sans même
livrer combat et prit les commandes de l’administration locale.
Cependant, la fierté et l’honneur des habitants du massif de Beni
Snassen étaient piqués au vif et le shaykh Hajj Mokhtar fut
proclamé chef de la résistance en réponse à la menace des colons
français. En effet, les circonstances exceptionnelles qui se
distinguaient par la mise en péril de la communauté justifiaient
que des représentants d’une voie prônant avant tout la lutte
contre les tendances de son propre ego puissent s’impliquer dans
des actions à caractère militaire.
Ainsi,
plusieurs actes héroïques furent entrepris par les insurgés des
Beni Snassen pour tenter de déstabiliser l’emprise française. Le
massif fut alors placé sous embargo par l’armée occupante, puis
un régiment de 6 000 hommes quitta les garnisons et pénétra
dans les montagnes afin de porter un coup fatal à la rébellion. La
maison de Hajj Mokhtar fut détruite et ses récoltes incendiées.
Averti des moyens considérables déployés par les occupants, Hajj
Mokhtar réalisa que, malgré la bravoure des compagnons qui
l’entouraient, il n’avait aucune chance de faire face durablement
à une armée de métier beaucoup mieux équipée. Il choisit alors
d’épargner autant que possible la vie des villageois et se rendit
à l’ennemi le 31 décembre 1907. Cette reddition sonna le glas des
velléités d’indépendance du peuple de l’Oriental pour
plusieurs décennies. Désormais, la situation nouvelle exigeait de
mettre en place une collaboration intelligente avec les colons
français.
Capturé
par les militaires français, Hajj Mokhtar fut interné à Maghnia et
négocia dans une position de faiblesse les conditions de sa
libération. Il s’engagea à employer son influence spirituelle
parmi les habitants des Beni Snassen afin de rétablir
progressivement la paix en échange d’un arrêt de l’embargo. Il
fut alors libéré sous conditions et découvrit à son retour le
triste spectacle de sa propriété dévastée. La précarité de sa
situation matérielle l’incita à quitter l’hostilité des
montagnes pour venir s’installer à quelques dizaines de kilomètres
vers le nord, dans la fertile plaine de Triffa irriguée
le fleuve Moulouya,
à proximité de Berkane. Le déplacement géographique
de la zaouïa n’était cependant possible qu’avec l’appui
d’une Autorisation divine – idhn – qui seule, en
définitive, guidait les actes de Hajj Mokhtar.
C’est
dans les environs du petit village de Madagh qu’Hajj Mokhtar, aidé
de ses six fils, choisit de s’implanter et de développer
l’exploitation du domaine agricole. Les revenus issus des récoltes
permettaient à la zaouïa de remplir des rôles éducatifs et
sociaux. Par exemple, des disciples ainsi que des professeurs chargés
de la formation des enfants étaient accueillis, logés et nourris
sur place. Un nouveau souffle porteur de belles perspectives
parcourait la voie Qâdiriya Boudchichiya qui restait
cependant dans l’attente de recouvrer le secret
spirituel.
Le
fondateur de la zaouïa de Madagh rendit l’âme alors que la
première guerre mondiale éclatait et transmit le flambeau spirituel
à son fils ainé Sidi al-Makki (mort en 1936), tandis que son second
fils Sidi Abbas héritait de la responsabilité de l’exploitation
agricole. Hajj Mokhtar repose au sein du cimetière de la zaouïa,
dans un mausolée qui reçoit aujourd’hui encore de nombreuses
visites.