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Au moment où il peut se rendre à lui-même
témoignage de son entrée définitive dans la voie spirituelle et de
son initiation aux secrets de la vie mystique, Ibn ‘Arabî touche à
sa vingtième année. Voici que nous arrivons à l’épisode qui
nous apparaît comme investi d’une fonction symbolique
inappréciable. En réalité, la totalité de cet épisode se
décompose en deux moments séparés par un intervalle de plusieurs
années. Entre la rencontre de jeunesse et le jour des funérailles,
Ibn ‘Arabî ne devait plus revoir, du moins dans le monde physique
sensible, Averroès, le grand philosophe de Cordoue. Ibn ‘Arabî
lui- même nous fait savoir que son propre père, qui vivait encore,
était un ami intime du philosophe. C’est ce qui facilita
l’entrevue souhaitée par celui-ci, et dont le souvenir aurait dû
rester mémorable pour notre histoire de la philosophie et de la
spiritualité. Sous un prétexte quelconque, son père l’envoie
chez le philosophe curieux de connaître l’adolescent dont on
racontait beaucoup de choses. Pour le récit des relations entre le
maître aristotélicien et le jeune homme qui devait être appelé «
fils de Platon », il faut laisser la parole à celui-ci.
« Je me rendis donc un beau jour, à Cordoue, à la
maison d’Abû’ l-Wâlid Ibn Roshd (plus connu sous le nom
d’Averroès). Il avait exprimé le désir de me rencontrer
personnellement, parce qu’il avait entendu parler des Révélations
que Dieu m’avait accordées au cours de ma retraite spirituelle, et
il n’avait pas caché son étonnement devant ce qu’on lui avait
appris. C’est pourquoi mon père, qui était un de ses amis
intimes, m’envoya un jour chez lui sous prétexte d’une
commission quelconque, en réalité pour permettre à Averroès
d’avoir un entretien avec moi. J’étais encore à cette époque
un adolescent imberbe. A mon entrée, le philosophe se leva de sa
place, vint à ma rencontre, en me prodiguant les marques
démonstratives d’amitié et de considération, et finalement
m’embrassa. Puis il me dit : “ Oui.”
Et moi à mon tour, je lui dis : “ Oui.
” Alors sa joie s’accrut de constater que je l’avais
compris. Mais ensuite, prenant moi-même conscience de ce qui avait
provoqué sa joie, j’ajoutai : “Non.
” Aussitôt Averroès se contracta, la couleur de ses traits
s’altéra, il sembla douter de ce qu’il pensait. Il me posa cette
question : “Quelle sorte de
solution as-tu trouvée par l’illumination et l’Inspiration
divine ? Est-ce identique à ce que nous dispense à nous la
réflexion spéculative ? ” Je
lui répondis : “Oui et
non. Entre le oui et le non, les esprits prennent leur envol hors de
leur matière, et les nuques se détachent de leur corps.
” Averroès pâlit, je le vis trembler ; il murmura la
phrase rituelle : il n’y a de force qu’en Dieu — car il avait
compris ce à quoi je faisais allusion.
« Plus tard, après notre entrevue, il interrogea
mon père à mon sujet, afin de confronter l’opinion qu’il
s’était faite de moi et savoir si elle coïncidait avec celle de
mon père ou au contraire en différait. C’est qu’Averroès était
un grand maître en réflexion et en méditation philosophique. Il
rendit grâces à Dieu, me dit-on, de l’avoir fait vivre en un
temps où il pût voir quelqu’un qui était entré ignorant dans la
retraite spirituelle, et qui en était sorti tel que j’en étais
sorti. “C’est un cas, dit-il,
dont j’avais affirmé moi-même la possibilité, mais sans avoir
encore rencontré personne qui l’ait expérimenté en fait. Gloire
à Dieu qui m’a fait vivre en un temps où existe un des maîtres
de cette expérience, un de ceux qui ouvrent les serrures de ses
portes ! Gloire à Dieu qui m’a fait la faveur personnelle
d’en voir un de mes propres yeux ! ”
« Je voulus avoir une autre fois une nouvelle
entrevue avec Averroès. La Miséricorde divine me le fit apparaître
en une extase, sous une forme telle qu’entre sa personne et
moi-même il y avait un léger voile. Je le voyais à travers ce
voile, sans que lui-même me vît, ni ne sût que j’étais là. Il
était en effet trop absorbé dans sa méditation, pour s’apercevoir
de moi. Alors je me dis : son propos ne le conduit pas là où
moi-même j’en suis.
« Je n’eus plus l’occasion de le rencontrer
jusqu’à sa mort qui survint en l’année 595 de l’hégire
(1198), à Marrakech. Ses restes furent transférés à Cordoue où
est sa tombe. Lorsque le cercueil qui contenait ses cendres eut été
chargé au flanc d’une bête de somme, on plaça ses œuvres de
l’autre côté pour faire contrepoids. J’étais là debout en
arrêt ; il y avait avec moi le juriste et lettré Ibn Jobayr,
secrétaire du prince almohade Abû Sa’îd, ainsi que mon compagnon
Abû’l-Hakam, le copiste. Alors Abû’l-Hakam se tourna vers nous
et nous dit : « Vous n’observez pas ce qui sert de
contrepoids au maître Averroès sur sa monture ? D’un côté le
maître, de l’autre ses œuvres, les livres composés par lui. »
Alors Ibn Jobayr de lui répondre : « Tu dis que je n’observe
pas, ô mon enfant ? Mais certainement que si. Que bénie soit ta
langue ! » Alors je recueillis en moi cette phrase
d’Abû’l-Hakam, pour qu’elle me soit un thème de méditation
et de remémoration. Je suis maintenant le seul survivant de ce petit
groupe d’amis — que Dieu les ait en Sa Miséricorde — et je me
dis alors à ce sujet : “D’un
côté le maître, de l’autre ses œuvres. Ah ! Comme je
voudrais savoir si ses espoirs ont été exaucés ! ” »
Tout Ibn ‘Arabî n’est-il pas déjà dans cet
extraordinaire épisode, cette triple rencontre avec Averroès ? En
une première occasion, c’est déjà « le disciple de Khadir
» qui rend témoignage, celui qui ne doit pas à un enseignement
humain son savoir d’expérience spirituelle. En une seconde
occasion, c’est déjà l’auteur du Livre des théophanies
qui parle, celui à qui est grand ouvert le monde intermédiaire
supra-sensible, ‘âlam al-Mithâl, où l’Imagination
active perçoit directement, sans le secours des sens, les
événements, les figures, les présences. Enfin, bouleversante de
simplicité, ayant la muette éloquence des symboles, la scène du
retour des restes mortels à Cordoue. Au maître dont le propos
essentiel avait été de restaurer en sa pureté l’aristotélisme
intégral, rend un dernier hommage le « fils de Platon », le
contemporain des platoniciens de Perse (les Ishrâqîyûn de
Sohrawardî),
qui tous ensemble inaugurent en Islam, sans que l’Occident l’ait
pressenti, quelque chose qui devance et déborde les projets d’un
Gémistos Pléthon ou d’un Marsile Ficin. Et devant la scène au
symbolisme non prémédité, le poids des livres équilibrant celui
d’un cadavre, l’interrogation mélancolique « Ah ! Comme je
voudrais savoir si ses désirs ont été exaucés ! »
C’est le même vœu : « Comme je voudrais
savoir... » qui montera aux lèvres de « l’interprète des
ardents désirs »,
lorsque quelques années plus tard, en une nuit de mélancolie
pensive, il effectuera les circumambulations autour de la Kaaba.
Rite physiquement accompli ou vision mentale ? La précision est
désormais superflue. C’est de cette Nuit même qu’il recevra la
réponse, par les lèvres de Celle qui restera désormais pour lui en
ce monde la figure théophanique de la Sophia aeterna. Cette
réponse lui énoncera le secret dont il dépend que se réalisent
les vœux de l’homme de désir, parce qu’il est lui-même le
répondant pour ce Dieu qui partage son destin, dès qu’il
consent à son Dieu ; et il dépend de ce secret que l’aube
de la résurrection levée sur l’âme mystique ne s’inverse pas
dans le lugubre crépuscule des doutes, dans la joie cynique des
ignorants à l’idée d’une « surexistence »
enfin vaincue. Alors, oui, les survivants momentanés n’auraient
plus que ce spectacle dérisoire : un paquet de livres
équilibrant un cadavre.
Mais ce triomphe-là, Ibn ‘Arabî sait qu’il ne
s’obtient ni par l’effort de la philosophie rationnelle, ni par
le ralliement à ce que son lexique désignera comme un « Dieu créé
dans les dogmes ». Il dépend d’une certaine rencontre décisive,
toute personnelle, irremplaçable, à peine communicable à l’âme
la plus fraternelle, moins encore traduisible en un quelconque
changement d’obédience extérieure, de qualification sociale.
Fruit d’une longue Quête, œuvre de toute une vie ; toute la vie
d’Ibn ‘Arabî fut cette longue Quête. La rencontre décisive
s’opéra et se renouvela pour lui sous des Figures dont les
variantes ne laissent point de référer à la même Personne. Il a
lu des masses de livres, nous le savons. C’est même pourquoi
l’inventaire de ses « sources » restera peut-être une entreprise
désespérée, surtout si l’on s’obstine à parler de
syncrétisme, à ne pas prendre la mesure réelle de ce génie
spirituel qui ne reçoit que ce qui est à la mesure de son Ciel
intérieur, et qui est avant tout lui-même sa propre «
explication ».
* Cet article a été publié en juin 1958 dans le n°126 de la revue
La Table Ronde (éditions Plon) sous le titre « Ibn
‘Arabi et les funérailles d’Averroès ».
Voir : Ibn ‘Arabî, Les illuminations de La Mecque,
traduction de M. Chodkiewicz, éd. Albin Michel. Le passage cité
ici a été traduit par Henry Corbin.
C’est l’initiateur caché que rencontre notamment Moïse au
« confluent des deux mers » (Coran XVIII, 60-82).
Edité aux éditions Cerf.
Voir à son sujet : H. Corbin, Sohrawardî et les
platoniciens de Perse, éd. Gallimard.
Référence au recueil de poèmes écrits par Ibn ‘Arabî à la
mémoire de Nizam, son inspiratrice : Ibn ‘Arabî,
L’interprète des désirs, éd. Albin Michel.
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