En effet, chaque disciple a besoin d’une éducation, d’une médication adaptée aux maux qui sont propres à son âme. Sans prétendre à une généralisation qui n’aurait aucun sens, nous essayerons donc simplement de décrire les deux formes que peuvent revêtir les rencontres entre le disciple et son guide spirituel. La première est physique et extérieure, tandis que la seconde est d’un ordre plus subtil et intérieur.
Les rencontres formelles avec le maître
Quant aux rencontres formelles avec le maître, avec son enveloppe physique, l’ego nous dit que nous maîtrisons l’événement, puisque nous sommes en un lieu et en un temps donnés, en présence de telle ou telle individualité.
Or, le maître est précisément celui dont l’individualité s’efface devant la Présence. Il est cette transparence à travers laquelle passent et s’expriment les réalités divines les plus subtiles, il est cette brèche ouverte en permanence sur le ciel, par laquelle s’établit une relation intime entre Dieu et ceux qui l’invoquent. Autant dire qu’en présence physique du maître, l’ego ne maîtrise absolument rien, et que l’essentiel se passe à son insu.
Chacun disciple a vécu dans son for intérieur une relation intime et subtile avec son maître, et parfois, au bout d’un temps plus ou moins long, il est amené à le rencontrer physiquement. Cette rencontre peut revêtir deux formes différentes : la visite au maître, ou le compagnonnage avec le maître (qui est sensiblement différent, en tous cas plus durable en apparence).
Dans le cas de la visite au maître, il y a une sorte de confrontation entre la rapidité de l’événement, et la réalité durable d’une présence.
Le maître est le point immobile au milieu du mouvement, au cœur de l’événement, parfois même d’une espèce d’agitation fébrile selon les circonstances. Quelque chose de spécial naît de cette confrontation. Beaucoup ont témoigné qu’à l’issue de cette visite subsiste un fort sentiment de nostalgie spirituelle, parfois jusqu’à l’insupportable, parfois jusqu’à l’exil.
Cette nostalgie de la présence du maître, c’est l’image de l’éloignement de l’âme en quête du Bien Aimé. Celui ou celle qui l’a ressentie, comprend ces paroles de Rumî : " dans l’homme existent un amour, une douleur, une inquiétude, un appel, de sorte que s’il possédait les cent mille univers, il ne pourrait trouver le calme et le repos ".
Mais ceci relève de la perception du cœur, et d’autres peuvent tout aussi bien s’avérer déçus de cette première rencontre. En effet, l’ego s’est forgé une image, comme une réponse par rapport à ce qui par nature le dépasse. Pour les uns, il s’agira d’un roi, hautain et majestueux. Pour d’autres, d’un magicien qui va les hypnotiser ou les pétrifier sur place. Pour d’autres encore, l’essentiel doit se situer dans les paroles échangées, ou dans le temps passé auprès de lui.
Mais la réalité est fort différente de la conscience que l’on peut en avoir. Le maître n’est pas là pour séduire ou pour impressionner ses disciples, mais pour les éduquer. Et cette éducation correspond à l’état de notre cœur : le maître donne à chacun ce qui lui est nécessaire pour continuer son chemin.
Dans le cas du compagnonnage avec le maître, qui se situe sur une période de temps plus longue, le disciple est peu à peu amené à prendre la mesure de cette tradition : " On demanda au shaykh Et-Tidjani ce qui était préférable de l’invocation de Dieu et des prières, ou de la visite des saints. Le maître répondit que rien n’était semblable à la visite des saints et que le fait de s’asseoir en la compagnie d’un saint était préférable au monde et à ce qu’il contient ".
" S’asseoir en compagnie de " : quoi de plus simple, en réalité ?
Si la visite est l’événement passager dont nous prenons soin, que nous réactualisons sans cesse dans notre cœur, le compagnonnage est en apparence plus stable, évoque d’avantage l’enracinement. Comment, à cette occasion, l’éducation spirituelle du disciple va-t-elle se faire ?
Ibn ’Ajiba nous dit : " Ton maître n’est pas celui duquel tu entends des discours, mais celui dont la présence te transforme (…) Il est celui qui ne cesse de polir le miroir de ton cœur jusqu’à ce que s’y irradient les lumières de ton Seigneur ".
Le paradoxe apparent est le suivant : la réalité spirituelle de celui qui a atteint le plus haut degré de sainteté est au-delà des différentes modalités du langage. Comme l’indique Ibn Ata Allah : " Le gnostique est (…) celui qui n’a plus de langage allusif, étant annihilé dans l’être de Dieu et concentré dans sa contemplation ".
Or, le maître a une fonction d’éducation spirituelle vis-à-vis de disciples pour lesquels ces formes d’expression, notamment les allusions qu’il va utiliser, seront précieuses. C’est donc à travers les gestes les plus simples que la relation va s’établir : la présence, le comportement, un éclat de rire, partager le même repas, veiller le maître dans son sommeil … la grâce la plus pure se déverse sur les activités les plus anodines : se nourrir, marcher, dormir.
Le maître donne sans cesse, et très vite, chacun comprend que ce qu’il nous suggère de faire est toujours un don.
Comme le dit sidi Hamza al Qadiri al Boutchichi : " Celui qui comprend la valeur du shaykh sait que sa relation avec lui n’a pas besoin de paroles. Simplement, tu me vois et je te vois, et cela est amplement suffisant ". Et cette parole fait penser au hadith qui annonce : " Il y a un paradis d’Allah où il n’y a ni palais, ni jardin, ni rivière de miel et de lait, un paradis où on se contente de contempler la face divine. "
Les rencontres subtiles avec le Maître
Les rencontres subtiles tiennent à la réalité spirituelle du maître. Si la relation de cœur à cœur qui lie le maître au disciple est constante, il existe néanmoins des moments privilégiés de rencontre.
L’invocation est le premier de ces moments. Lorsque le disciple exécute les invocations indiquées par son maître, la présence de celui-ci s’actualise dans le cœur du disciple.
Les maîtres nous indiquent que " L’invocation est le moyen par lequel s’établit le lien spirituel entre le maître et le disciple ". Et ils expliquent que lorsque le disciple cesse d’invoquer, il rompt ce lien subtil avec son maître, qui est comme le canal par lequel il reçoit les grâces divines.
Le compagnonnage que vivent les disciples est une autre forme d’actualisation de la présence du maître.
" Chaque disciple est un visage du maître ", a-t-on coutume d’affirmer ; ainsi, être en compagnie des disciples du maître est aussi une façon de goûter à la présence du maître lui-même.
L’immense amour qui relie les disciples entre eux témoigne de cette actualisation, de cette présence. Le disciple aime ses compagnons parce qu’à travers eux, c’est la présence de la réalité spirituelle de son maître qu’il ressent et, à travers elle, la présence Divine.
Le maître, de par le Secret dont il est le dépositaire, est la synthèse de tous les états spirituels. Chaque disciple manifeste pour sa part un état particulier à un moment donné. Ainsi l’éducation s’effectue-t-elle par le biais du compagnonnage, qui est la mise en présence de ces états particuliers. En ce sens, rencontrer les disciples c’est rencontrer le maître, dans la réalité vivante de son enseignement.
Quand on lit la biographie du Prophète, on est frappé par la similitude entre ce qui pouvait exister entre lui et sa communauté, et ce que l’on peut vivre aujourd’hui dans une voie soufie autour d’un maître vivant.
En réalité, ce n’est qu’un seul et même enseignement qui se prolonge. De la même manière que la réalité du Prophète (SLP) est inscrite dans nos cœurs, et que nous n’avons pas besoin de connaître physiquement le Prophète pour vivre, ou tout au moins pour être sensibilisés à cette réalité, le maître est présent en tous lieux et à toute heure aux côtés de ses disciples.
Non pas que cette présence soit le fruit d’une conviction, ou d’une idée lointaine dont nous voudrions essayer de nous convaincre, mais cette présence est, bien que subtile, parfaitement réelle, même si elle n’est pas perceptible par le mental qui au contraire, a tendance à la voiler. Elle est réelle, mais parce que la prise de conscience de cette présence est la chose la plus complexe qui soit, le don que nous fait le maître, lorsque la voie est vivante, c’est de faire en sorte que chacun reçoive à la mesure de son besoin.
Souvent, nous allons par conséquent devoir vivre l’expérience et le goût d’une visite, ou d’un compagnonnage, pour prendre conscience qu’une relation sensible au maître n’est pas utile en soi ; ou mieux, qu’elle ne cesse pas, et préexiste à la rencontre physique elle-même.
Ce qui à ce moment-là nous saisit ne s’explique pas. Cette perception ne repose que sur la qualité de cette présence. Dans la présence physique du maître, le cœur du disciple sent profondément qu’il se trouve face au centre où les directions de l’espace se résorbent, où le temps n’a plus prise, face à la source de tous ses états et de tous ses secrets. Cette présence est un instant de plénitude et d’harmonie parfaite, dont le cœur du disciple sort purifié.
Notre faiblesse sur la voie fait que nous n’avons pas une conscience absolue et permanente de ces réalités. Mais le voile qui recouvre notre perception est aussi en soi une miséricorde, et une éducation spirituelle, puisque, comme le dit Ibn Ata Allah : " Jamais itinérant n’arrêtera son ambition à ce qui lui a été dévoilé