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Sidi ad-Dâkhil, l’initié aux secrets

Par Jean-Louis Girotto

Après la mort de ‘Abd al-Qâdir al-Jilani, la voie Qâdiriya se répandit progressivement dans tout le monde musulman. La voie atteignit l’Espagne et le Maghreb alors que les conditions en Orient devenaient difficiles puisque Bagdad était dévasté lors de l’invasion des mongols en 1258. On retrouve la trace d’un descendant direct de la neuvième génération, Hassan ibn Chuayb Qâdiri, au cours du XVesiècle dans la région de Zemmora, située au sud-est de Mostaganem. C’est aussi à cette époque que cette contrée accueillit un saint de la lignée idrisside, venu de Fès, Sidi Harrat Benaïssa, qui vint répandre sa bénédiction et marqua durablement les mémoires.

Mohammed, l’un des fils de Hassan Qâdiri, va connaître une destinée particulière sous l’impulsion d’une quête spirituelle intense. Selon les traditions orales, outre son rattachement à la tariqa Qâdiriya, il fréquenta la zaouïa – centre spirituel – de Sidi al-Houari d’Oran qui était alors connue pour son rayonnement dans le domaine des sciences religieuses. Au début du XVIe siècle, il entreprit un voyage vers le sud qui le conduisit jusqu’à Arbaouat, aux portes du Sahara, où il fut accueilli par les habitants du village, majoritairement berbères et sunnites. A cette époque, les confréries se répandaient dans tout le Maghreb en réponse aux nombreuses incursions espagnoles et portugaises qui menaçaient l’unité du territoire. Un mouvement populaire spontané et de grande ampleur permit d’augmenter considérablement le nombre d’affiliés aux voies soufies, et plus particulièrement les voies
Qâdiriya et Châdhiliya.

L’arrivée de Mohammed Qâdiri en terre saharienne suscita de la part des autochtones un vif intérêt pour la voie dont il était le représentant. Une zaouïa fut fondée sur place et Mohammed fut appelé par les habitants de la région « Sidi ad-Dâkhil », c’est-à-dire « le nouvel entrant » au sein de la communauté. Selon un sens plus ésotérique, ce terme désigne aussi « celui qui a pénétré les secrets ». Une telle disposition semble en effet bien correspondre au degré d’élévation spirituelle de celui qui avait la légitimité pour occuper la fonction de shaykh dispensateur d’un enseignement authentique basé sur les principes de son illustre aïeul.

Appliquant les préceptes du bel agir propres à sa voie spirituelle, Sidi ad-Dâkhil fit en sorte d’entretenir les meilleurs rapports avec toutes les composantes de la société qui l’entourait. Il accorda la main de sa fille Kelthouma au fils de Sidi Slimane, le responsable de la voie Châdhilyadans la région. Son gendre deviendra très connu par la suite pour ses charismes et son ascèse, sous le nom de Sidi Ahmed al-Majdhoub (1493-1571). A la mort de Sidi Slimane, vers 1540, la zaouïa Qâdiriya devint prédominante aux portes du Sahara et le nombre de disciples pouvait être estimé à plusieurs milliers d’hommes et de femmes. Cette période de grand rayonnement spirituel se poursuivit jusqu’à la mort de Sidi ad-Dâkhil qui survint aux alentours de 1560.

Par la suite, un conflit à propos d’un héritage éclata au grand jour entre les descendants de Sidi Slimane et les fils de Sidi ad-Dâkhil qui furent désignés par l’appellation « Boudkhil » (soit la forme contractée de « Abou Dâkhil »). Cette querelle se termina vers 1580 par la migration du clan Boudkhil jusqu’à Aïn Sefra, situé une centaine de kilomètres à l’ouest d’Arbaouat et niché dans les hauts plateaux quasi-désertiques de l’Atlas saharien. C’est là que s’établirent durablement les descendants de Sidi ad-Dâkhil, leurs alliés et leurs parents par alliance qui abandonnèrent leur vie sous tentes et se mirent à construire ou à acheter des bâtisses, tout en s’intégrant aux coutumes des berbères locaux. Pour assurer leur sécurité, un mur d’enceinte fut élevé ainsi que des postes de surveillance. En complément de l’élevage, les immigrants se mirent à défricher et à cultiver les berges de l’oued et les terrains aux abords du village, adoptant un mode de vie résolument sédentaire.

Au fil des années, la cité se développa et acquit le statut d’un « ksar chérifien », c’est-à-dire celui d’une terre protégée et inviolable. De nombreuses personnes venant d’horizons et de régions différents vinrent s’y installer, attirées par la haute réputation du lieu. La zaouïa Qâdiriyadirigée par les descendants directs de Sidi ad-Dâkhil disposait de son sceau et exerçait une forte influence spirituelle alentour. Deux monuments furent également bâtis, l’un à la mémoire de ‘Abd al-Qâdir al-Jilani, l’autre à celle de Sidi ad-Dâkhil qui était considéré de façon unanime comme le saint patron protecteur de l’endroit.

Ce travail repose en bonne partie sur les recherches de M. Khelifa Benamara.

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