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René Guénon et Louis Charbonneau-Lassay (3/3)

Par Jean-Louis Girotto

 

Louis Charbonneau-Lassay naquit le 18 novembre 1871 à Loudun, dans le Poitou. Animé d’une profonde foi chrétienne dès sa prime jeunesse, il choisit d’entrer comme novice dans la congrégation des Frères de Saint Gabriel où il s’adonna à l’étude de la patrologie. Il entama ensuite sa carrière professionnelle en tant qu’enseignant à Poitiers et devint parallèlement élève de l’illustre savant local, Joseph Moreau de la Ronde, grand féru d’archéologie. En 1903, la congrégation fut dissoute et Louis Charbonneau décida de réintégrer un statut de laïque, en faisant cependant vœu « de rester fidèle à Dieu et à la religion, et de travailler de toute son âme à l’étude et à l’histoire de tout ce qui concerne le catholicisme ». Il se consacra alors aux recherches scientifiques, livrant plus de soixante-dix articles de sujets variés : préhistoire, archéologie celtique et gallo-romaine, numismatique, héraldique, folklore et légende. Peu à peu, son intérêt pour le symbolisme se précisa, et il commença bientôt sa double activité d’iconographe-graveur, concrétisant manuellement le fruit de ses observations. Quant à la numismatique, l’héraldique et l’étude des sceaux, il s’y spécialisa également, ces domaines ayant toujours joué un rôle particulièrement important dans le symbolisme. À ses yeux, ces prolongements, essentiels pour ses recherches, n’étaient pluridisciplinaires qu’en apparence et constituaient en fait un tout indissociable.

 

Symbolisme et Tradition

 

Sa collaboration à partir de 1921 à la revue Regnabit, fondée par le Père Félix Anizan (1877-1944) et présentée comme étant la « Revue universelle du Sacré-Cœur », fut importante pour lui à plus d’un titre. En effet, il trouvait dans ce périodique l’occasion de publier des articles abordant spécifiquement le symbolisme chrétien dont les sources remontaient à l’Antiquité et au Moyen Âge. Il fit également la connaissance à cette époque d’un écrivain collaborant à la revue et dont les ouvrages[1] bouleversaient l’approche de la spiritualité d’un bon nombre de ses lecteurs. Cet auteur n’était autre que René Guénon (1886-1951) qui présentait un intérêt commun avec Charbonneau pour le symbolisme. Dans une certaine mesure, on peut dire que Louis Charbonneau-Lassay fut « la » référence, pour René Guénon, en matière de symbolisme chrétien, et que celui-ci jouait le même rôle auprès de celui-là en matière de symbolisme en général. Ils étaient d’accord sur un point essentiel à leurs yeux : l’incontestable existence d’un ésotérisme chrétien au Moyen Âge, dont le rôle fut important dans la diffusion d’un enseignement initiatique. Mais cela ne signifiait pas pour autant que l’un des deux était subordonné à l’autre. En fait, chacun suivait sa propre voie : l’un s’intéressait spécifiquement à la tradition chrétienne, tandis que l’autre avait notamment l’intention de montrer le parfait accord du christianisme avec toutes les autres formes de la « Tradition universelle ».

Le parcours atypique de René Guénon passa extérieurement par différents sentiers puisqu’il entra en contact avec les principaux milieux religieux, intellectuels, artistiques et spiritualistes de son époque. Cependant, cette apparente « dispersion » n’avait pour seul objectif que de lui permettre d’accomplir la fonction qui lui avait été assignée par la Providence divine : témoigner, auprès de ses contemporains, de l’unicité et de la transcendance de la Source qui alimente toutes les authentiques expressions de la sagesse, qu’elles proviennent d’Orient ou d’Occident. Inlassablement, René Guénon rappelait le fondement métaphysique des sciences du Sacré et les fâcheuses conséquences pour le monde occidental de l’éloignement de principes qui avaient toujours prévalu dans les sociétés humaines depuis des millénaires. Il s’agissait ainsi de tenter de « revivifier » la mentalité moderne en lui insufflant des aspects de la Vérité universelle qui avaient été jusque là presque complètement oubliés. Dans ce difficile challenge, René Guénon se délesta de toute ambition personnelle et resta scrupuleusement dans une position qui ne souffrait d’aucune ambiguïté : lui-même n’était pas un guide spirituel capable d’enseigner des disciples, mais un simple et dévoué « éveilleur » de consciences à partir du rappel d’une doctrine dont il n’était que l’humble transmetteur. Au contact direct d’un environnement très influencé par des idées fort éloignées de son point de vue, il se heurta souvent à beaucoup d’hostilité envers sa propre personne et envers ses propos, mais il rencontra également quelques hommes et femmes de conviction qui furent touchées par la limpidité et la force d’un message étonnamment ancré dans les réalités du présent et qui pourtant semblait échapper au temps. Louis Charbonneau-Lassay fut incontestablement l’un d’entre eux et, stimulé par les échanges avec Guénon, il joua un rôle très actif pour exhumer et redonner un sens profond au patrimoine spirituel propre à la France chrétienne qui sommeillait dans l’indifférence quasi-générale.

Le chemin personnel de René Guénon échappe par bien des aspects aux repères « ordinaires » qui prévalaient en Europe au début du XXe siècle. La somme et la précision des connaissances qu’il a pu si aisément transmettre en langue française de façon sobre et argumentée laissent supposer qu’il bénéficiait d’influences spirituelles par l’intermédiaire de canaux non livresques et parfaitement en accord avec le « cœur » des grandes Traditions de l’humanité : Hindouisme, Taoïsme, Judaïsme, Christianisme, Islam. Concernant ses contacts avec la spiritualité musulmane, il est avéré que René Guénon reçut à l’âge de 25 ans le dépôt de la voie soufie chadhiliya de la part d’Ivan Abd al-Hadi Aguéli (1869-1917) qui avait lui-même eu l’autorisation de son guide spirituel, le shaykh Abd ar-Rahman Ilaych al-Kabir (mort en 1930), de pouvoir transmettre l’initiation auprès de ceux qui seraient prédisposés à la recevoir[2]. Outre son rôle de guidance spirituelle, Ilaych al-Kabir avait une fonction de référent du rite malékite à l’université Al-Azhar du Caire et il fut chargé, en 1883, alors qu’il était en voyage à Damas, de diriger le rite funéraire pour l’émir Abdelkader (1808-1883) avec qui il partageait la compréhension profonde de l’œuvre d’Ibn Arabi (1165-1240)[3]. C’est d’ailleurs l’année de la mort de son guide que René Guénon quitta le sol français et vint s’installer définitivement au Caire où il adopta facilement le mode de vie propre aux pays musulmans, étant connu des cairotes sous son nom d’initiation, Abd al-Wahid Yahya. La dédicace que Guénon consacra à Ilaych al-Kabir en préambule de son livre Le symbolisme de la croix montre, d’une part, le fort attachement du disciple envers son maître spirituel et, d’autre part, la dimension universelle qui prévalait dans l’enseignement de Ilaych al-Kabir dont la « coloration » christique pouvait constituer un pont entre Orient et Occident[4].

 

Considération réciproque et amitié

 

La relation privilégiée entre Charbonneau-Lassay et Guénon est attestée par la conservation de lettres écrites par ce dernier et datées entre 1924 et 1929. Cette correspondance permet de mesurer la considération qu’éprouvait Guénon pour le minutieux travail de Charbonneau : « Toutes les personnes à qui je passe Regnabit apprécient beaucoup vos articles et m’en font les plus grands éloges, bien mérités d’ailleurs »[5]. A cet égard, Guénon n’hésitait pas à encourager son interlocuteur à poursuivre sa démarche malgré les difficultés : « Je comprends que vous soyez parfois un peu effrayé devant le travail que vous avez entrepris, et que les recherches nécessaires vous demandent bien du temps ; mais je suis persuadé que vous vous en tirerez fort bien. […] La masse de documents que vous avez rassemblés est certainement autrement considérable déjà que tout ce qui a été utilisé par d’autres pour des travaux se rapportant à la même question ; je ne dis pas des travaux du même genre, car je crois bien qu’à vrai dire il n’en existe pas encore. »[6]. Guénon jugeait d’ailleurs qu’avec Charbonneau il arrivait « aux mêmes conclusions sur bien des points, et par des moyens très différents »[7] et demanda, afin d’illustrer certains de ces articles, son appui dans le domaine iconographique[8].

Au-delà des aspects touchant spécifiquement au symbolisme, Guénon eut l’occasion de rappeler son point de vue à celui qui était devenu pour lui « un véritable ami »[9] avec qui il aimait s’entretenir de vive voix[10] : « J’ai toujours considéré que toutes les Traditions, qu’elles soient orientales ou occidentales, ont un fond identique sous des formes diverses ; il ne s’agit donc pas de faire une tentative d’association entre ces Traditions, mais de prendre conscience de leur unité essentielle, et aussi des raisons de leurs différences extérieures. »[11]. Il s’intéressa également de près à la possible survivance de groupes chrétiens ayant maintenu l’accès à un enseignement d’ordre ésotérique et dont Charbonneau apportait des éléments d’investigation : « Ce que vous dites de certaines organisations est très curieux ; mais je pense qu’il faudrait distinguer entre celles qui ne sont que mystiques et celles qui ont un caractère vraiment initiatique, car les premières sont beaucoup moins intéressantes que les secondes. Pour le cas de l’Estoile internelle, est-il sûr qu’elle remonte réellement jusqu’au XVe siècle par filiation ininterrompue ? »[12]. A travers cette question, Guénon rappelait l’une des principales conditions de validité d’un tel enseignement, toute rupture dans la « chaîne initiatique » de transmission s’avérant particulièrement préjudiciable. En effet, Louis Charbonneau-Lassay fut semble-t-il en contact avec le dépôt d’une « société secrète » qui comportait encore quelques membres : « J’aurai l’occasion de citer […] l’un de ces groupements secrets du Moyen Âge qui s’est conservé jusqu’à nous, L’Estoile internelle, lequel possède des archives très anciennes, notamment un recueil de symboles, datant de la fin du XVe siècle ; il m’a été exceptionnellement communiqué par ce groupe même, pour le présent travail, après la publication de plusieurs chapitres dans l’ancienne revue Regnabit »[13]. A la mort de Louis Charbonneau-Lassay en 1946, l’organisation en question s’occulta de façon durable et aucun signe de résurgence ne semble avoir apparu depuis lors.

 

« Le Bestiaire du Christ »

 

Louis Charbonneau-Lassay fut à la fois rédacteur des 1004 pages et graveur des 1157 planches composant l’ouvrage qui restera son œuvre majeure, Le Bestiaire du Christ. Des animaux fabuleux aux poissons, de la salamandre au loup et au dauphin, « emblème du Christ Ami », de quelques parties du corps humain aux « significations diverses de la perle dans la symbolique chrétienne », le Bestiaire du Christ nous invite à un prodigieux voyage au sein d’une symbolique qui se rapporte directement à la science sacrée. Charbonneau consacra une quinzaine d’années à préparer ce monument de littérature qui connut bien des vicissitudes. Une souscription avait été lancée dès 1937, mais le livre ne parut en édition limitée qu’à partir de 1940. En 1943, suite à un bombardement par l’armée allemande, les planches gravées par Charbonneau-Lassay brûlèrent dans l’incendie de la maison d’édition. Guénon mesura l’ampleur des dégâts pour la transmission de notions quasiment introuvables par ailleurs : « Quel dommage que le fâcheux accident survenu à l’édition du Bestiaire nous empêche (momentanément, espérons-le) d’y renvoyer [les personnes intéressées par le symbolisme chrétien] ! »[14]. Ce n’est finalement qu’en 2006 qu’une réédition complète a pu voir le jour[15]. Un simple aperçu sur la table des gravures ou sur les 135 chapitres de la table des matières donne la mesure de l’importance d’un travail qui devait initialement comporter trois autres parties dont les épreuves disparurent de façon mystérieuse : un Vulnéraire du Christ, puis un Floriaire et enfin un Lapidaire.

Dans le premier chapitre du Bestiaire, Charbonneau cite la définition du symbolisme qu’avait proposé René Guénon quelques années plus tôt : « Le symbolisme, qui n’est que l’usage de formes ou d’images constituées comme signes d’idées ou de choses suprasensibles et dont le langage est un simple cas particulier, est évidemment naturel à l’esprit humain, donc nécessaire et spontané. Il est aussi, dans un sens plus restreint, un symbolisme voulu, réfléchi, cristallisant en quelque sorte dans les représentations figuratives les enseignements de la doctrine. »[16]. Un peu plus loin, il évoque en quelques mots ce qui constitue certainement l’essence de la quête qui a mobilisé tout son être jusqu’à son dernier souffle : « Si la mémoire des hommes a laissé tomber en oubli de très anciens signes symboliques, aucun, pourtant n’est mort de cette chute ; et, quand une main les relève et présente en bonne lumière leurs sens oubliés, ils se révèlent pleins de sève pour offrir aux âmes une nourriture qui, parfois, semble vraiment s’être enrichie de valeur en se condensant dans le silence des siècles, ainsi qu’il advient de ces vieux élixirs que de très longues années de repos ont dotés, dans l’ombre de nos caves, d’une incomparable vertu. ».

 

 

[1] Guénon avait déjà publié à cette époque : Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues et Le théosophisme en 1921, L’erreur spirite en 1923, Orient et Occident en 1924 et L’ésotérisme de Dante en 1925.

[2] A. Mahmûd, Un soufi d’Occident : René Guénon, édition GEBO / Albouraq, 2007.

[3] M. Valsân, L’islam et la fonction de René Guénon, Ed. de l’œuvre, 1982.

[4] « A la mémoire vénérée de Esh-Cheikh Abder-Rahmane Elish el Kebir, el ‘Alim, el Maliki, el Maghribi, à qui est due la première idée de ce livre. Meçr el Qahira, 1329-1349H. », in Le symbolisme de la croix, édition Vega. Les dates mentionnées provenant du calendrier hégirien correspondent à la période 1911-1930 au cours de laquelle R. Guénon reçut directement l’enseignement de Ilaych al-Kabir.

[5] Lettre de R. Guénon à L. Charbonneau-Lassay du 25 février 1926.

[6] Lettre de R. Guénon à L. Charbonneau-Lassay du 4 août 1926.

[7] Lettre de R. Guénon à L. Charbonneau-Lassay du 18 juin 1925.

[8] Lettre de R. Guénon à L. Charbonneau-Lassay du 13 mars 1926 : « Peut-être pourriez-vous donner à mon article un complément, au point de vue plus spécialement iconographique et hiéraldique ; il me semble que ce serait une excellente chose ? ».

[9] Lettre de R. Guénon à L. Charbonneau-Lassay du 18 mars 1929.

[10] Lettre de R. Guénon à L. Charbonneau-Lassay du 27 août 1926 : « J’espère pouvoir profiter de cette occasion pour m’entretenir avec vous de tout ce qui nous intéresse. ».

[11] Lettre de R. Guénon à L. Charbonneau-Lassay du 19 février 1927.

[12] Lettre de R. Guénon à L. Charbonneau-Lassay du 8 février 1929.

[13] Ces propos ont été écrits au cours des années 1930.

[14] R. Guénon, Comptes Rendus, p.196, Editions Traditionnelles, 1986.

[15] L. Charbonneau-Lassay, Le Bestiaire du Christ, Albin Michel, 2006.

[16] R. Guénon, Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, édition Vega.

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