Pas encore de commentaires

Eva de Vitray-Meyerovitch et Louis Massignon (2/3)

 

Par Jean-Louis Girotto

Eva Lamacque de Vitray (1909-1999) naquit près de Paris dans une famille catholique issue de la moyenne bourgeoisie, dont une partie avait des origines aristocratiques. Elle s’orienta vers un doctorat de philosophie avec un sujet centré autour de Platon (424 av. J.-C.-348 av. J.-C). Les circonstances de la vie menèrent Eva de Vitray au sein des laboratoires scientifiques du prix Nobel de chimie Frédéric Joliot-Curie où elle s’occupa de la tenue des registres. Avec la naissance de son premier fils puis l’épreuve de la guerre qu’elle vécut dans la semi-clandestinité du fait des origines juives et de la forte implication dans la Résistance de son mari, les travaux d’Eva de Vitray, épouse Meyerovitch, sur la symbolique platonicienne furent suspendus pendant près de 10 ans.

Au retour de la guerre, elle réussit le concours d’administratrice au CNRS. Alors qu’elle était directrice par intérim du pôle « Sciences humaines », elle fut frappée par la découverte de l’œuvre de Mohammed Iqbal (1877-1938). Elle était irrésistiblement attirée par la dimension universelle de l’islam qui lui apparut de façon fulgurante dans la prose et dans les vers de cet écrivain pakistanais encore inconnu en France. Suite à ces lectures et après une période d’investigation personnelle, elle choisit de devenir musulmane à l’âge de 45 ans. Elle publia peu après la traduction en français de l’ouvrage majeur d’Iqbal, Reconstruire la pensée religieuse de l’islam, avec une préface de celui à qui elle faisait part de tous ses questionnements spirituels, le grand islamologue Louis Massignon (1883-1962).

Massignon, l’homme savant de la rue Monsieur

Eva de Vitray-Meyerovitch fit la connaissance de Louis Massignon au cours des années d’après-guerre alors qu’elle traversait une période d’anémie tenace. D’origine bretonne, Massignon était considéré comme l’un des plus éminents chercheurs français dans le domaine du monde arabe et de l’islam, et était bien connu pour ses traductions ainsi que pour ses nombreux ouvrages et articles, notamment sa thèse magistrale sur le soufi Hallâj (858-922). C’était un héritier du XIXe siècle au cours duquel l’orientalisme n’était pas une affaire de spécialiste, mais au contraire embrassait aussi bien la sociologie, l’archéologie, la littérature que la spiritualité des populations du monde arabo-musulman. Son érudition, liée à une intelligence fulgurante, était étonnante. Il entretenait une correspondance internationale très fournie, écrivant couramment en anglais et en allemand, pratiquant le russe et presque toutes les langues européennes. Il connaissait admirablement bien les trois langues de base des orientalistes traditionnels : l’arabe, le turc, le persan. Massignon avait cependant une affinité particulière avec la langue arabe à laquelle il se plaisait à rendre un vibrant hommage, que ce soit à l’Académie Arabe du Caire ou en tant que président du jury d’agrégation d’arabe à Paris.

Pendant toute sa vie, Louis Massignon fut un inspirateur incomparable du dialogue des civilisations, et plus particulièrement du dialogue islamo-chrétien. Il essayait sans cesse d’établir des complémentarités entre les trois religions sœurs issues d’Abraham dont il proposa une définition longuement méditée : « Le judaïsme est enraciné dans l’espérance, la chrétienté est vouée à la charité, l’islam est centré sur la foi ». Il incarnait un dialogue islamo-chrétien d’autant plus fécond qu’il revendiquait une double appartenance : par sa naissance, Massignon appartenait à la tradition de la chrétienté occidentale, et, par son cheminement personnel, il choisit d’être un frère des arabes, allant parfois jusqu’à épouser leur destin. Il consacra ainsi sa vie, très active et laborieuse, à faire valoir les richesses de la civilisation musulmane et à essayer de dégager ce qu’à ses yeux l’islam avait d’authentique et d’original. C’est certainement en grande partie grâce à lui qu’un courant favorable au dialogue avec l’Islam put s’établir peu à peu au sein de l’Eglise catholique.

La rencontre entre Eva de Vitray-Meyerovitch et Louis Massignon apparaissait parfaitement naturelle ; tous deux étaient versés dans la recherche en sciences humaines et, à l’époque, ce domaine d’activités n’était qu’un microcosme parisien où la plupart des protagonistes se connaissaient au moins de nom. Cependant, il y eut entre eux une affinité particulière qui revêtit plusieurs dimensions : leur relation s’établissait à la fois sur une confiance proche d’un lien père-fille, sur des échanges évoquant leurs cheminements spirituels respectifs et sur la reconnaissance par Eva du bien fondé des conseils que Louis lui prodiguait. Massignon manifesta tout de suite une affection sincère pour celle qu’il n’appelait par aucun autre terme que « ma petite fille ». Il habitait au 21 rue Monsieur, soit à quelques stations de métro du domicile d’Eva qu’il invitait volontiers à lui rendre visite pour prolonger les moments d’échanges entamés dans les couloirs de la Sorbonne. L’appartement servait bien souvent de cabinet de réception pour les nombreux visiteurs, célèbres ou inconnus, qui venaient s’abreuver aux paroles du savant et du sage. Parmi eux, il y avait beaucoup d’écrivains comme François Nourissier, Jacques Berque, François Mauriac, Henry Corbin, Louis Gardet, Taha Hussein, Ali Shariati, mais aussi des hommes de foi comme Jacques Maritain, le cardinal Danielou ou Lanza del Vasto, et des scientifiques comme Théodore Monod.

Au moment de faire le choix de devenir musulmane, Eva de Vitray-Meyerovitch consulta tout d’abord Massignon afin d’obtenir son acquiescement. En 1961, lorsqu’elle fut éprouvée par le décès prématuré de son mari, elle alla chercher soutien et réconfort auprès du vieil orientaliste qui savait trouver les mots pour évoquer la mort qu’il avait lui-même côtoyé de près alors qu’il était un jeune archéologue en mission à Bagdad. En 1962, la veille de la Toussaint, Massignon s’éteignait à son tour, terrassé par une crise cardiaque, suscitant une immense émotion aussi bien dans le milieu intellectuel et littéraire que parmi les simples croyants, musulmans ou chrétiens. Le poète Louis Aragon eut alors cette parole marquante à son sujet : « Un des hommes qui signifient la France vient de disparaître ».

En 1970, les éditions de l’Herne publiaient un cahier rassemblant l’hommage des amis de Massignon, des études critiques de son œuvre, une reconstitution des grandes étapes de sa vie ainsi que certains textes inédits. L’article d’Eva de Vitray-Meyerovitch est à la fois le témoignage émouvant d’une admiratrice et amie, et une fine analyse des grands thèmes qui ont marqué la vie et l’œuvre de Massignon : les mystères de l’intériorité, l’amour de la poésie, la force universaliste de la langue arabe, l’art de la traduction comme révélateur de la réalité profonde des choses. L’affinité et la complicité entre ces deux orfèvres de la traduction s’avère palpable quand elle cite Massignon parlant du langage des poètes et des mystiques qui nous invite à un dépassement du langage même et à donner un « sens plus pur aux mots de la tribu ». Eva de Vitray-Meyerovitch et Louis Massignon se rejoignent ainsi sur ce qui a nourri une part importante de leur démarche personnelle d’écrivain et de croyant : la nécessité de quitter sa langue et sa culture originelles pour mieux percevoir le sens profond qui jaillit de l’alchimie entre langage et musique.

Eva de Vitray, traductrice de Rûmi et disciple soufie

Peu après la soutenance de sa thèse sur Djalâl oud-Dîn Rûmi en 1968, Eva de Vitray-Meyerovitch fut nommée professeur de religions comparées à la prestigieuse Université al-Azhar du Caire où elle séjourna pendant cinq ans. Elle effectua le pèlerinage à la Mecque et, de retour en France, se plongea quasi-exclusivement sur les traductions et les commentaires de l’œuvre des soufis qui ont explicité différents aspects de l’enseignement spirituel. Elle publia jusqu’à sa mort plus d’une trentaine d’ouvrages, incluant textes originaux et traductions de l’anglais ou du persan. Après de longues années de labeur incessant, elle vint à bout de la traduction de l’ouvrage le plus imposant de Rûmî, le Mathnawî, composé de plus de 50 000 vers. En parallèle de son œuvre écrite, elle voyagea à travers le monde pour évoquer, avec précision et humilité, cette dimension spirituelle de l’islam dont le sens profond échappait de plus en plus à ses contemporains, avant tout préoccupés par l’émergence de l’islamisme radical qui allait bientôt provoquer les dérives les plus funestes.

Honorée dans divers pays musulmans tels que la Turquie, le Pakistan ou l’Egypte, Eva de Vitray-Meyerovitch ne connut pas de la part de son pays d’origine la reconnaissance qu’elle méritait. Son parcours atypique et son franc-parler l’éloignèrent des cercles de la pensée dominante marqués par une frilosité tenace à l’égard de l’islam. La démarche personnelle d’Eva de Vitray-Meyerovitch ne se limita pas à son adhésion à l’islam et à l’étude de maîtres soufis du passé. En effet, elle avait une curiosité d’esprit exceptionnelle qui la poussait à multiplier les contacts et à s’engager dans diverses collaborations avec d’authentiques représentants de la tradition soufie. C’est par l’intermédiaire de Faouzi Skali (né en 1953) qu’elle put rencontrer au Maroc, trente années après être devenue musulmane, celui qui allait devenir son guide spirituel, Sidi Hamza al-Qâdiri Boudchich (né en 1922). A 75 ans, Eva de Vitray-Meyerovitch devenait ainsi à part entière disciple d’une voie soufie, répondant à un appel impératif de tout son être.

En juillet 1999, elle fut enterrée dans la plus stricte intimité au sein du carré musulman d’un cimetière de la banlieue parisienne. Elle avait cependant confié avant sa mort qu’elle aimerait reposer à Konya, à proximité de celui qui avait accompagné sa vie d’intellectuelle et de croyante pendant près d’un demi-siècle : Djalâl oud-Dîn Rûmî. C’est finalement en décembre 2008 qu’une heureuse issue advint puisque son corps était porté dans la terre de Konya au terme de funérailles émouvantes regroupant la population turque et des amis venus de France. Comme un symbole, Eva de Vitray-Meyerovitch est désormais la seule citoyenne européenne contemporaine qui repose dans le vaste cimetière jouxtant le mausolée de Rûmî.

Poster un commentaire