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Ni d’Orient, ni d’Occident (2)

par Faouzi Skali

Pour définir l’opposition de l’Orient et de l’Occident, René Guénon écrivait en 1930 qu’elle était « au fond identique à celle que l’on se plaît souvent à établir entre la contemplation et l’action ». Et de se poser les questions dont leur formulation sous-entendait les réponses : « Sont-ce vraiment là deux contraires ? Ou ne seraient-ce pas plutôt deux complémentaires ? Ou bien n’y aurait-il pas, en réalité, entre l’un et l’autre une relation, non de coordination, mais de subordination ? ». Cet Orient et cet Occident symboliques coïncidaient alors assez bien avec la localisation géographique des sociétés qui étaient porteuses de ces différentes valeurs. Depuis lors, de nombreux événements ont bouleversé les données à l’échelle planétaire, si bien que beaucoup de pays orientaux se sont rapidement « occidentalisés » alors que l’Occident s’ouvrait aux traditions orientales. Sheikh Khaled Bentounès et Faouzi Skali reviennent sur la pertinence de ces notions d’Orient et d’Occident à l’orée du XXIe siècle.

Il y eut plusieurs actions qui remontent à quelques décennies, voire quelques siècles, qui prirent la forme de rencontres pas toujours très agréables, ni pour les uns, ni pour les autres, entre les peuples d’Orient et d’Occident. Chaque fois, par delà certains aléas extérieurs, se sont mis en place des relations beaucoup plus profondes. Par ce biais, l’œuvre divine s’est manifesté, car, à travers des événement pouvant paraître négatifs et limités, en fait, des ouvertures nouvelles se sont fait jour. En effet, ce type de rencontres a pu amener les personnes à découvrir des choses qui sont au-delà des images qu’ils peuvent avoir de l’autre, et même des images qu’ils peuvent avoir d’eux-mêmes. A titre d’exemple, j’aime beaucoup cette introduction du livre de Martin Lings Un saint soufi du XXe siècle dans laquelle le médecin français qui soignait le shaykh Al Alaoui à Mostaganem décrit sa rencontre avec ce représentant d’une autre religion et d’une autre culture. Entre deux hommes que en principe tout devait séparer, l’un très éloigné de la religion, et l’autre appartenant complètement au monde traditionnel, il se produit quelque chose de tout à fait bouleversant et de nouveau, qui a l’effet d’un témoignage véridique. A travers les réponses que le shaykh donne au médecin, on ressent qu’il se produit une véritable rencontre d’âme à âme : on est alors en contact avec une présence qui n’est ni d’Orient, ni d’Occident.

Actuellement, en Occident, il y a une soif de spiritualité qui renaît, alors qu’en Orient, par certains côtés, on a plutôt soif des produits issus de la civilisation occidentale. Comme la Terre est ronde, sur un plan symbolique, lorsqu’on va très loin vers l’Occident, on se retrouve en quelque sorte dans un Orient : au bout de l’Occident, c’est l’Orient qui commence à poindre. Parfois, l’Occident devient ainsi l’Orient de l’Orient et des enseignements provenant d’Orient passent par l’Occident avant de revenir en Orient. De nos jours, il y a un accès plus facile aux ouvrages soufis à partir de traductions en langue occidentale, car dans les pays arabophones ces livres sont souvent peu ou mal réédités et très méconnus. Kalâbadhi, Sulami, Bistami, Rûmi, Ibn Arabî et leurs œuvres nous reviennent à la suite d’un passage par l’Occident. Par exemple, le Mathnawi de Rumî est aujourd’hui intégralement réédité en France grâce au remarquable travail de traduction de Eva de Vitray-Meyerovitch alors qu’il est très difficile de trouver cet ouvrage en persan.

Tout cela nous amène à mieux réfléchir sur ce rapport entre Orient et Occident et à l’envisager relativement à l’espace intérieur de chaque personne : l’Orient et l’Occident de l’âme. Par exemple, les soufis éduquent en rendant les disciples perplexes par rapport à ces deux aspects qui sont en eux et qui rejoignent les notions d’Orient et d’Occident, zâhir et bâtin : l’intérieur et l’extérieur. Ainsi, on entend dire que pour être spirituel, il suffit d’être intérieur, en renonçant au monde et à ce qu’il contient. C’est là une des illusions majeures de notre ego. Une éducation authentique nous amène à prendre en compte ce que nous apporte le monde extérieur en terme d’enseignement et de développement spirituel car il met à l’épreuve notre démarche et va nous servir de miroir. Notre rapport avec les autres va nous apporter une meilleure discrimination et plus d’authenticité dans notre rapport avec Dieu. Dans l’enseignement soufi, toute forme de dualité à quelque degré que ce soit, l’intérieur et l’extérieur, l’amour et la connaissance, l’ivresse et la sobriété, est remise en cause. Cela nous déstabilise et nous amène à des dépassements d’où jaillit une perception qui se fait comme dans une synthèse : ce n’est plus ni ceci, ni cela, mais c’est quelque chose d’autre qui n’est pas ceci et pas cela. Alors que le mental permet de voir un aspect et l’affectivité permet d’en voir un autre, le cœur a la capacité à faire que ces deux visions s’allient, se joignent et créent la perception intérieure d’une unité qui les dépasse toutes les deux.

Depuis la nuit des temps, c’est toujours la même quête qui se répète, qui fait appel à des moments de vérité en soi. C’est un besoin d’exigence, souvent dérangeant, qui nous habite et que parfois on ne parvient pas à atteindre. La vérité de la quête ne dépend ni de l’Orient, ni de l’Occident. Si cette demande existe au fond de nous-mêmes, c’est parce qu’elle existe dans tous les êtres quels qu’ils soient.. L’aventure humaine a cependant quelque chose de spécial : contrairement à l’oiseau qui est conforme à sa nature spontanément en étant ce qu’il est, l’homme a la possibilité de l’oublier et de devenir inconscient, il a la possibilité de choisir entre ce qui le rapproche et ce qui l’éloigne de son être profond. Cette aventure comporte de nombreux dangers, des risques et des obstacles qui nécessitent une vigilance continuelle. Cependant, elle offre la possibilité de retrouver cette nature primordiale que possède le petit enfant. Elle permet même d’aller infiniment plus loin, jusqu’à des degrés de connaissance et de conscience qui ne peuvent pas être atteint par les autres créatures. C’est alors que l’homme, quelle que soit son origine géographique ou culturelle, parvient au parfait accomplissement intérieur que les soufis désignent par la station de l’  » Homme universel « , al insân al kâmil.

Les articles de Khaled Bentounès et de Faouzi Skali sont tirés d’une conférence commune donnée à Avignon le 1/04/2000, dans le cadre des « 5e Rencontres Méditerranéennes sur le Soufisme ». La mise en forme écrite a été réalisée par J.-L. Girotto

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