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Théodore Monod et Amadou Hampaté-Bâ (1/3)

Par Jean-Louis Girotto

Monod et Hampaté Bâ. Deux destins, deux vies pleinement remplies, deux terreaux culturels initialement si différents qui n’ont cependant nullement empêché une rencontre d’âme à âme. Pendant un demi-siècle, ils se sont retrouvés autour de valeurs spirituelles communes et au service de la mémoire d’un personnage de légende.

Afin de mieux saisir la dimension spirituelle de Théodore Monod (1902-2000) qui fut un grand explorateur, un naturaliste très érudit et un humaniste engagé, il est opportun de s’intéresser à sa lignée familiale. Issue de la haute société protestante, la « dynastie Monod » remonte au XVIIIème siècle et compte un nombre important de pasteurs, de médecins et de scientifiques. C’est ainsi que le père de Théodore était professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris et appartenait au courant libéral du protestantisme. Cette empreinte familiale forte orienta très tôt Théodore Monod sur le sillage de ses ancêtres puisqu’il fut à l’origine, en 1923, de la fondation du Tiers Ordre des Veilleurs, basé sur le silence, la méditation et la piété. Il choisit par la suite de se consacrer pleinement aux sciences naturelles, mais sans que jamais la dimension spirituelle de la Création ne quitte son esprit. Pour lui, le monde visible n’était qu’un gigantesque trésor de paraboles qu’il nous incombait de savoir interpréter. Ses multiples explorations au Sahara en firent un éminent connaisseur, ayant écrit plusieurs centaines de publications qui constituent aujourd’hui encore des documents de référence.

Amadou Hampaté Bâ (1901-1991) naquit à Bandiagara (Mali) au sein d’une famille peule d’ascendance noble. Après la mort de son père, il fréquenta dès l’âge de 7 ans la zaouïa – centre spirituel – de la voie tijaniya dont le guide spirituel était à l’époque Tierno Bokar (1875-1939). Cette expérience le marqua profondément et il garda un lien de grande proximité avec celui qui l’initia aux saveurs du soufisme. Il occupa par la suite plusieurs postes au sein de l’administration coloniale de l’actuel Burkina Faso avant de s’orienter vers l’ethnologie et plus particulièrement vers les traditions orales ancestrales. Il fonda l’Institut des Sciences Humaines de Bamako et devint représentant de son pays à l’UNESCO en tant que membre du Conseil exécutif. En fait,  il était quasiment « inclassable » et se définissait lui-même à la fois comme « religieux, poète peul, traditionaliste, initié aux sciences secrètes peule et bambara, historien, linguiste, ethnologue, sociologue, théologien, mystique musulman, arithmologue et arithmosophe ». Il consacra les dernières années de sa vie à publier ses mémoires et à diffuser auprès du public francophone les contes et les histoires de sagesse provenant d’Afrique de l’Ouest.

Une profonde amitié spirituelle

La première rencontre entre Théodore Monod et Amadou Hampaté Bâ remonte à l’époque où les deux hommes étaient âgés d’environ 40 ans. Le naturaliste français décrit ce moment-clé en ces termes : « Nous avons fait connaissance en 1941 et entre nous est née une profonde amitié [reposant] sur notre participation commune aux recherches concernant le passé de l’Afrique de l’Ouest et, plus encore peut-être, sur la certitude que nos convictions religieuses, loin de nous séparer, convergeaient dans une même direction de la façon la plus évidente. Nous gravissions l’un et l’autre, par des sentiers en apparence différents, la montagne unique au sommet de laquelle l’attend, au-dessus des nuages, la lumière surnaturelle qui doit éclairer tout homme. »1 Il s’agit donc dès son commencement d’une amitié fondée sur des bases spirituelles et sur une curiosité réciproque. C’est ainsi que Monod approvisionna Hampaté Bâ en éditions de la Bible, en traités mystiques d’origine catholique et en exemplaires de la presse protestante libérale. En retour, Hampaté Bâ répondait à des questions et à des demandes de Monod sur la prière musulmane, le soufisme et l’histoire des confréries de son pays. Pour autant, il n’était aucunement question de « conversion », ni d’un côté, ni de l’autre. Leur relation se développa dans une perspective interreligieuse et un esprit de fraternité, entre fils spirituels d’Abraham.

Cette relation d’exception se prolongea sur le terrain des publications. En effet, en 1943, grâce à l’apport de notes consignées par Hampaté Bâ, Théodore Monod fut le premier à diffuser auprès d’un public francophone et majoritairement chrétien une approche de la figure et de la pensée de Tierno Bokar2. Hampaté Bâ gardera jusqu’à sa mort une grande reconnaissance pour celui qui permit de faire connaître l’enseignement de son propre guide spirituel. Monod fut touché par cet exemple de vie spirituelle sereine et dépouillée et trouvait dans cette façon de vivre l’islam des valeurs de charité prêchées par le christianisme. Comparant Tierno Bokar à Saint Paul (8-67), il écrivait avec émotion : « Ces deux miroirs reflètent un même soleil, ces deux âmes se sont abreuvées à une source commune ». La publication sera suivie deux ans plus tard par un pèlerinage des deux amis à Bandiagara, sur les lieux où enseignait le maître défunt. Monod en revint intimement bouleversé par la dimension qu’il ressentit au contact de la terre que foula Tierno Bokar : « J’ai parcouru entre les murs de terre, les sentiers que suivait si souvent le Maître. J’ai visité, au cimetière, le simple enclos de cailloux où le Maître débonnaire, entré dans la Paix de son Dieu, attend une Résurrection bienheureuse. […] Une vie sans événements, tout entière enclose entre des murs d’argiles dévorés de soleil, ceux de la maison, ceux des ruelles étroites de la petite ville, ceux de l’humble mosquée. […] L’humilité nécessaire conduit au sentiment de la fraternité humaine et à cette haute certitude que des chemins divers peuvent conduire à une Vérité unique. Grande et difficile leçon que refusent tous les fanatismes mais qu’inlassablement répétera Tierno Bokar. »3

Le sage de Bandiagara

Au travers de la proximité qu’il entretint avec le grand explorateur devenu directeur de l’Institut Français d’Afrique noire, Amadou Hampaté Bâ allait acquérir la confiance nécessaire pour concrétiser le projet que lui avait légué son maître spirituel : publier en langue française les éléments fondateurs de l’enseignement spirituel qu’il avait reçu et narrer les péripéties qui entourèrent la voie tijaniya autour des années 1930. En effet, les publications initiales de Théodore Monod ne livraient qu’un court aperçu de la dimension du personnage et il s’agissait pour Hampaté Bâ de rassembler et rendre intelligible pour un lectorat européen la grande quantité de notes qu’il avait accumulées. Ce patient exercice fut facilité par le fait qu’il put rencontrer au cours d’un séjour en France des hommes comme Louis Massignon (1883-1962) dont les conseils avisés complétèrent les travaux entrepris avec Monod4. En 1957, paraît enfin la première version de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara, aux éditions « Présence Africaine », à laquelle succèdera en 1980 une seconde version publiée sous le titre Vie et enseignement de Tierno Bokar par « Le Seuil ». La préface de l’ouvrage permettait de cerner l’esprit d’universalité avec lequel Hampaté Bâ avait conçu toute sa démarche : « Il est nécessaire de tremper nos âmes dans l’élément vitalisant de l’Amour. Pour ce faire, il faut tenir non fermées à la Charité les ouvertures de notre âme et faire en sorte qu’elles orientent notre pensée vers la méditation. »

Résumer en quelques lignes l’enseignement de Tierno Bokar relève de la gageure tant le maître savait saisir le moindre petit événement de la vie quotidienne pour éveiller l’attention intérieure de ses disciples en leur rappelant, sans cesse, la présence de la dimension d’Amour dans toute la Création. Une simplicité diamantine rythmait chaque journée passée auprès du sage de Bandiagara : prières, oraisons à l’aide du chapelet, lecture du Coran, travaux des champs, journées de partage auprès des enfants recueillis à la zaouïa, soirées de contes et de palabre dans la fraîcheur de la nuit… En apparence, il ne se passait aucun fait notable, rien qui puisse attirer l’attention d’un visiteur si ce n’est un inhabituel parfum de sérénité, presque palpable. Quand la religion est vécue avec une telle économie d’apparat et de constructions mentales, elle devient vecteur d’universalité : « Il y a en chaque descendant d’Adam une parcelle de l’Esprit de Dieu. Comment oserions-nous mépriser un vase renfermant un tel contenu ? L’arc-en-ciel doit sa beauté aux tons variés de ses couleurs. De même, nous regardons les voix des croyants divers qui s’élèvent de tous les points de la terre, comme une symphonie de louanges à l’adresse d’un Dieu qui ne saurait être que l’Unique. […] Toi, venu au seuil de la zaouïa, cherche, cherche encore car qui cherche trouve ! Cherche à travers les ténèbres de la vie matérielle, et l’étoile brillante5 te guidera vers le jardin des Beautés éternelles ! »6

50 ans après leur première rencontre, Amadou Hampaté Bâ était rappelé par son Créateur non sans avoir formulé le souhait que ce soit son ami de toujours qui écrive la préface de l’autobiographie qui allait paraître quelques mois après sa mort sous le titre Amkoullel, l’enfant Peul. Roman chargé de souvenirs personnels et récit d’un parcours initiatique qui nous fait approcher la société peule sous l’angle de l’honneur, du respect de la mère et de la pratique de la générosité. Dans un dernier hommage, Théodore Monod trouvera les mots justes pour évoquer l’intime lumière de son compagnon de route : « L’enseignement de Tierno Bokar avait beaucoup contribué à ouvrir très largement son cœur et sa pensée sur tous les aspects de la vie spirituelle authentique. […] Puissent ceux qui le découvriront, nombreux, à travers ce message d’outre-tombe, se sentir moralement enrichis et fortifiés par la découverte de celui qui fut à la fois un sage, un savant et un spirituel, et qui restera pour beaucoup le meilleur témoignage de cette parole de l’Ecriture7 : “L’Esprit souffle où il veut.” ».8

1 Préface de A. Hampaté-Bâ, Amkoullel, l’enfant peul, Actes Sud, 1991.

2 T. Monod, Dans l’islam noir : un mystique soudanais, Almanach des Missions, 1943.

3 T. Monod, Un homme de Dieu : Tierno Bokar, Présence Africaine, n°8-9, 1950.

4 J.-L. Triaud, D’un maître à l’autre : l’histoire d’un transfert, Revue « Sociétés politiques comparées » n°20, décembre 2009.

5 Coran (LXXXVI, 1-3)

6 Propos de Tierno Bokar rapporté par Théodore Monod in Un homme de Dieu : Tierno Bokar, Présence Africaine, n°8-9, 1950.

7 Evangile de Jean (III, 8)

8 Préface de A. Hampaté-Bâ, Amkoullel, l’enfant peul, Actes Sud, 1991.

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