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Eva ou la rencontre des deux rives

par Faouzi Skali

Faouzi Skali met en lumière les traits marquants de l’œuvre d’Eva de Vitray et la place que celle-ci occupe parmi les intellectuels français ayant contribué à ouvrir les horizons sur la spiritualité musulmane authentique. Il évoque également la singularité et la profondeur de la relation qu’il entretenait avec elle depuis plus de 20 ans. Le livre qu’ils écrivirent ensemble, Jésus dans la tradition soufie, résume parfaitement le cheminement personnel de cette femme de conviction qui, alors qu’elle était issue d’une famille bourgeoise chrétienne pratiquante, fut conduite jusqu’à l’initiation au sein d’une voie soufie.

J’ai connu Eva en 1976 lorsque j’étais étudiant à Paris. A cette époque, après que je me sois jusque là éloigné de ma propre tradition, je revenais vers des préoccupations spirituelles, je méditais et je découvrais les textes sacrés de diverses traditions religieuses. Je redécouvrais l’Islam avec un œil différent à travers des ouvrages sur le soufisme. Mais le premier livre qui m’a marqué et qui a joué pour moi un rôle extrêmement important dans ma recherche spirituelle a été Le Livre de la Voie et de la Vertu de Lao-Tseu. La limpidité de son expression et la profondeur de sa sagesse m’ont profondément ému. Cependant, il me semblait difficile de trouver en région parisienne une Voie qui permette de suivre la Tradition Taoïste. Progressivement, je portais un intérêt croissant pour les textes soufis et le livre qui a été un déclic pour moi fut un ouvrage traduit du persan par Eva de Vitray-Meyerovitch : Le Livre du dedans, écrit par ce grand saint du XIIIe siècle, fondateur de la confrérie des Derviches Tourneurs, Jalâl oud-dîn Rûmî. En fait, je ne fus pas le seul à vivre une telle expérience et j’ai appris par la suite qu’il y avait beaucoup de personnes qui avaient été touchées et dont la destinée fut marquée par ce livre. Je pense en particulier à Maurice Béjart qui confia qu’il avait passé une nuit mémorable en lisant cet ouvrage et que cela avait entièrement bouleversé sa vie.

Quelque temps plus tard, alors que, au cours de ma recherche spirituelle, j’avais rencontré un maître vivant dont je suivais désormais la voie, j’appris que Eva de Vitray-Meyerovitch devait animer une conférence à la FNAC avec Paul Seghers. Je m’y suis rendu et, à la fin de la conférence, je suis allé parler à Eva. Il y eut immédiatement un mouvement de sympathie très fort entre nous et elle me donna très spontanément son numéro de téléphone. Elle me demanda, si, étant originaire de Fès, je connaissais celui qui était devenu mon maître, et ce clin d’œil du destin m’émut beaucoup à l’époque. Par la suite, nous sommes restés très liés, elle m’encouragea beaucoup à effectuer des travaux sur le soufisme et aussi à les publier. Elle vint me voir plusieurs fois au Maroc et finalement, à travers cet échange, c’est elle qui allait me rejoindre dans la voie où j’étais entré, un peu comme dans l’histoire de Nasrûdîn :  » Je suis là à cause de vous et vous êtes là à cause de moi « . C’est elle qui m’avait montré la voie du soufisme et, par l’intermédiaire de notre relation, c’est elle qui allait être initiée, alors que c’était une dame qui avait déjà rencontré bon nombre de maîtres à travers le monde et qui gardait une fidélité de cœur pour Rûmî. Comme si elle s’y était depuis longtemps déjà préparée, elle vécut rapidement dans cette voie de nombreux états extatiques qui lui faisaient goûter une saveur dont elle avait eu la pleine prémonition.

Une œuvre considérable

C’était une personne qui s’était formée à l’époque de la guerre, avec ses privations, et elle avait dû à la fois travailler et élever ses enfants alors que son mari participait à la Résistance. Elle s’était forgée un caractère tout à fait exceptionnel à travers ces moments-là et elle avait acquis une capacité de travail impressionnante. Sa famille était extrêmement religieuse, elle avait une grand-mère anglicane et des parents catholiques. Son passage de la chrétienté à l’islam ne pouvait s’expliquer que par la place qu’occupe Jésus dans l’islam en général et dans la tradition soufie en particulier. D’un certain point de vue, elle a été précurseur sur un bon nombre de questions relatives à la relation entre la Tradition Judéo-chrétienne et l’Islam. Certains écrivains ont beaucoup contribué, d’une façon plus ou moins directe, à cette réflexion, et notamment Louis Massignon qu’Eva considérait comme l’un de ses maîtres. Massignon eut lui-même une relation passionnelle avec l’islam, mais demeura cependant chrétien.

Eva de Vitray s’est toujours beaucoup interrogée sur le mobile profond de sa recherche. Elle avait une grande difficulté à accepter certains aspects théologiques qui constituaient pour elle autant d’écrans dans cette relation avec l’Absolu. Elle entreprit alors des études approfondies de théologie afin de comprendre ce qui lui échappait. Parallèlement à cela, elle découvrit, en particulier à travers l’œuvre de Mohammed Iqbal qui publia entre autre Reconstruire la pensée religieuse de l’Islam, une pensée métaphysique, une expression spirituelle et rationnelle qui l’a tout à fait bouleversée et ébahie. A travers lui, elle a aussi découvert Rûmî. Elle fut frappée par la force de ses textes et, en même temps, par leur poésie. Elle fut émerveillée par le fait qu’il était possible de concilier une pensée très structurée, une métaphysique rigoureuse et, en même temps, une très belle expression poétique. Tout cela l’a naturellement amenée à s’intéresser à la personnalité et à l’itinéraire de Rûmî dont il était question de façon récurrente chez Iqbal. Après trois années d’études de théologie chrétienne, elle se consacra pendant trois autres années à l’étude du persan afin de lire les œuvres de Rûmî, dont elle fut finalement l’une des principales traductrices en langues occidentales. Outre Le Livre du Dedans, recueil de paroles révélant un enseignement spirituel direct, elle traduisit de nombreux poèmes que Rûmî composa à l’adresse de son propre maître, Chams od-dîn de Tabriz, et surtout les 50000 vers du Mathnawi, soit 10 années de travail acharné et 1100 pages, que les Editions du Rocher eurent le courage de publier intégralement. En venant à bout de cette gigantesque entreprise, elle considérait qu’elle avait réalisé un rêve, quelque chose de tout à fait précieux. Elle publia et traduisit aussi les livres de Iqbal ainsi que différents livres de poésie et de littérature soufies. Elle reçut d’ailleurs, au Caire, la Légion d’Honneur des mains du Président Moubarak pour avoir contribué à faire connaître au monde une dimension intérieure de l’Islam. Au total, à peu près une quarantaine d’ouvrages ont été soit écrits par sa main, soit traduits du persan ou de l’arabe.

Il me semble qu’en définitive elle a effectué un travail et apporté des éléments de témoignage dont il y a fort peu d’exemples aujourd’hui. Il serait difficile de citer d’autres personnes comme elle qui ont vécu avec un tel bonheur entre Orient et Occident et qui ont été une passerelle entre les deux cultures. Peut-être, pourrait-on citer Najm od-dîn Bammate, Martin Lings, Vincent Monteuil, Anne-Marie Schimmel ou encore cette école composée de grands orientalistes comme Massignon ou Corbin qui ont tous apporté une autre sensibilité et témoigné d’une richesse spirituelle qui était encore assez méconnue à leur époque. Tous ces écrivains avaient la capacité de témoigner de problèmes entre les cultures d’une manière profonde, avaient une érudition stupéfiante et connaissaient une foule de langues. Leur écriture était à mon sens très belle, ce n’était ni une écriture idéologique, ni une écriture de confrontation, c’était un chemin qui se dessinait. C’est dans une telle perspective que pouvait s’insérer un livre traitant de Jésus à la lumière de la tradition soufie.

La place de Jésus dans le Soufisme

Avec Eva, nous avons eu des conversations extrêmement riches, autour de toutes les questions relatives à la spiritualité et à la religion d’une façon générale. C’est ce qui nous a conduit, entre autre, à écrire ensemble un petit livre intitulé Jésus dans la Tradition Soufie. Ce livre a été plus le fruit de quelques conversations informelles autour de ce sujet que d’un réel travail d’érudition. Je pense qu’il constitue quand même un livre important dans l’itinéraire d’Eva, comme elle le raconte dans Islam, l’Autre Visage.

Eva s’était, pour sa part, chargée de collecter les différentes traditions orales ou populaires sur Jésus dans le monde musulman, avec des anecdotes, des récits, des contes… Je pense qu’en fait elle a trouvé dans ce Jésus-là la conciliation entre deux traditions. La tradition exotérique de l’islam présente Jésus comme à la fois prophète et serviteur de Dieu. L’approche des soufis permet de souligner une dimension de Jésus, mentionnée dans le Coran, en tant que manifestation de l’Esprit. Son image dans le soufisme ressemble beaucoup à celle des maîtres extatiques, un peu comme le cheikh Ahmed al-Alawi tel qu’il est décrit dans le livre de Martin Lings : Un Saint Musulman du XXe Siècle. Le portrait du cheikh qu’a dessiné Frithjof Schuon fait penser, de façon stupéfiante, à ce que pouvaient être certains traits ou expressions christiques. On peut aussi citer al-Hallaj et ses propos extatiques tels qu’ils sont rapportés dans la thèse magistrale de Louis Massignon justement intitulée La Passion d’al-Hallaj.

Du point de vue de la Tradition de l’Islam, on perçoit la tradition judaïque comme une tradition essentiellement de Loi, la Loi de Moïse, alors que la tradition chrétienne, dans sa caractéristique particulière, est plutôt une tradition de voie, c’est-à-dire avant tout un enseignement spirituel, une initiation. Les paraboles de Jésus font tout à fait penser à ce langage allusif des soufis qui s’expriment de manière symbolique. Car en fait, l’accent n’est pas mis sur l’édification de nouvelles lois chez Jésus, son enseignement est avant tout composé d’indications spirituelles et de transpositions d’un plan extérieur vers un plan intérieur, comme lorsqu’il disait :  » Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur, mais ce qui en sort.  » (Evang. Matthieu 15, 11).

Fondamentalement, les enseignements de tous les prophètes confirment pleinement la tradition antérieure. Il y a simplement une réactualisation du même message sous des formes multiples tout au long du cycle prophétique. Eva disait d’ailleurs que, s’il fallait comparer Mohammed, il fallait le comparer à Marie et non pas à Jésus. Mohammed était illettré, donc vierge de toute connaissance. La révélation coranique fut pour lui comme un enfantement virginal. Le Verbe survint sur le terrain de cette virginité de la même manière que Jésus fut enfanté par Marie.

Dans le Coran, Jésus est présenté comme étant le Verbe de Dieu, dans le sens d’une réactualisation de l’Esprit par rapport à la Lettre. L’enseignement de Jésus consistait en permanence à souligner la prééminence de l’Esprit et à montrer que la Lettre pouvait tuer l’Esprit. Ce fut ce qui arriva aux Pharisiens qui connaissaient parfaitement tous les rituels et les particularités alimentaires de la tradition judaïque, mais dont le savoir était dénué d’Esprit. Dans toute la tradition judéo-chrétienne et coranique, on considère que Jésus a accompli des miracles qui indiquent, en définitive, qu’on se trouve là en présence de quelque chose de transcendant. Cela a pu être un élément qui a permis à des personnes égarées de s’éveiller à une profondeur spirituelle et de passer de la cécité intérieure à une compréhension des choses.

Eva redécouvrit tous ces aspects essentiels de l’enseignement de Jésus en approfondissant sa connaissance du soufisme et des principaux maîtres. Sa soif d’absolu trouva à travers le soufisme le prolongement naturel à une éducation chrétienne dont elle était pétrie. Elle a eu un destin qui s’est totalement accompli, notamment à travers son œuvre et son engagement personnel. Elle incarnait d’une certaine façon un pont entre l’Orient et l’Occident.

Au cours des dernières années de sa vie, Eva était physiquement très affaiblie, mais elle avait gardé intact son potentiel intellectuel. Elle ne quittait que très rarement son appartement parisien et je prenais de temps en temps des nouvelles de sa santé. La dernière fois que je nous avons eu une conversation téléphonique, je fus très surpris par son état de fraîcheur alors qu’habituellement elle paraissait fatiguée. Elle me dit :  » Ecoute, tu ne peux pas savoir ! Ça va très, très bien. Tu sais que j’avais des coliques néphrétiques, j’avais envie de me jeter par la fenêtre tellement j’avais mal, et puis d’un seul coup, plus rien, et je suis en pleine forme ! Alors quand veux tu qu’on écrive de nouveau quelque chose ensemble ?  » Elle était dans un enthousiasme absolument extraordinaire. C’était en juin. Elle nous a quittés en juillet. C’était peut-être sa façon de me dire au revoir. Elle est partie très transparente, très apaisée. La fin d’une vie illumine toute une vie, je crois.

Cet article a été rédigé par Adil André et Jean-Louis Girotto à partir de la conférence donnée par Faouzi Skali le 12 octobre 1999 à Paris, dans le cadre de la première édition de  » Présence du Soufisme Contemporain « (organisé par l’Isthme). Faouzi Skali, anthropologue, directeur du Festival de Fès des Musiques du monde, est l’auteur de  » La Voie Soufie  » et  » Traces de Lumière  » publiés chez Albin Michel, et de  » Le Face à Face des cœurs  » publié aux éditions du Relié. L’ouvrage qu’il a cosigné avec Eva de Vitray,  » Jésus dans la Tradition Soufie « , sera réimprimé prochainement.

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