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L’engagement dans la voie

par Faouzi Skali et Jean-Louis Girotto 

En Occident, beaucoup de chercheurs de vérité ont été profondément marqués par l’œuvre et le parcours personnel de René Guénon qui s’exila les vingt dernières années de sa vie en Egypte. Il était connu au Caire sous le nom de ‘Abd al-Wahid Yahya car son engagement dans l’islam et dans le soufisme ne faisait pas mystère. Dans ses nombreux ouvrages, Guénon montra sous diverses facettes l’unité transcendante des différentes formes religieuses, cette unité ne pouvant être perçue qu’à partir d’un ancrage réel dans une voie ésotérique opérative. Il mettait ainsi en évidence la nécessité d’une démarche personnelle exigeante afin de trouver ce type de voie et d’avoir ainsi la possibilité de cheminer dans une direction qui rapproche du cœur de l’être. Il a également su avertir les occidentaux de nombreuses lacunes décelées dans certaines formes traditionnelles ou religieuses qui ne permettaient plus d’aller au bout du chemin. Cependant, dans ses correspondances, il a pu à plusieurs reprises mettre en garde certains interlocuteurs devant la perspective d’un éventuel changement de tradition spirituelle, prenant en compte les situations personnelles et le contexte du début du XXe siècle où les clivages culturels entre Orient et Occident étaient encore très forts et rendaient souvent difficile le passage d’une religion à une autre.

De nos jours, beaucoup de paramètres ont changé par rapport à ce schéma et des hommes et des femmes de souche occidentale choisissent d’entrer très naturellement dans le soufisme et dans l’islam, sans pour autant perdre leur identité culturelle. Ces personnes sont l’incarnation vivante qu’il n’y a nul besoin de changer de culture pour vivre d’une façon authentique sa spiritualité. Il y a en Occident une soif de spiritualité qui renaît, alors qu’en Orient, par certains côtés, on a plutôt soif des produits issus de la civilisation occidentale. Comme la Terre est ronde, sur un plan symbolique, au bout de l’Occident, c’est l’Orient qui commence à poindre. Parfois, l’Occident devient ainsi l’Orient de l’Orient et des enseignements provenant d’Orient passent par l’Occident avant de revenir en Orient. Ces dernières décennies, il y a eu par exemple un accès plus facile aux ouvrages soufis à partir de traductions en langue occidentale, car, dans les pays arabophones, ces livres étaient souvent peu ou mal réédités et restaient très méconnus. Ainsi, Kalâbadhi, Sûlami, Bistami, Ibn ‘Arabi et leurs œuvres suscitèrent un nouvel intérêt à la suite d’un passage par l’Occident. De même, le testament spirituel de Rûmi, le Mathnawi, a été intégralement réédité en France grâce au remarquable travail de traduction d’Eva de Vitray-Meyerovitch, à une époque où il était difficile de trouver cet ouvrage en persan.

L’Orient et l’Occident de l’âme

Ces considérations nous amènent à mieux réfléchir sur le rapport entre Orient et Occident et à l’envisager relativement à l’espace intérieur de chaque personne : l’Orient et l’Occident de l’âme. Dans cette perspective, les maîtres soufis éduquent leurs disciples en les rendant perplexes par rapport à deux aspects qui sont en eux et qui rejoignent les notions d’Orient et d’Occident, bâtin et zâhir : l’intérieur et l’extérieur. Ainsi, une des illusions majeures de notre ego consiste à croire que pour toucher à la spiritualité, il suffit de se réfugier dans une intériorité la plus étanche possible, en renonçant au monde extérieur et à ce qu’il contient. Or, un enseignement authentique nous amène à prendre en compte ce que nous apporte le monde extérieur en termes d’enseignement et de développement spirituel car il va mettre à l’épreuve notre démarche et il va nous servir de miroir. Notre rapport aux autres pourra ainsi aiguiser en nous une meilleure discrimination et apporter en définitive plus d’authenticité dans notre rapport avec Dieu. Dans la démarche soufie, toute forme de dualité à quelque degré que ce soit, l’intérieur et l’extérieur, l’amour et la connaissance, l’« ivresse » et la « sobriété », va être remise en cause. Une telle remise en cause va nous déstabiliser et nous amener à des dépassements d’où jaillit une perception qui se fait comme dans une synthèse : ce n’est plus ni ceci, ni cela, mais quelque chose d’autre qui est au-delà. Ainsi, si le mental permet de voir un aspect et si l’affectivité permet d’en voir un autre, la dimension du « cœur » spirituel a la capacité de contribuer à ce que ces deux visions s’allient, se joignent et créent la perception intérieure d’une unité qui les dépasse toutes les deux.

A une certaine époque, il était peut-être préférable pour un occidental ayant embrassé l’islam de s’expatrier dans un pays musulman, à la manière de Guénon, afin d’y vivre plus sereinement sa foi car les conditions culturelles en Occident comportaient certaines intransigeances. Aujourd’hui, cela n’apparaît plus aussi évident. Désormais, il y a la possibilité de vivre la voie soufie en Occident sans qu’il y ait toutes les contraintes et les difficultés qui pouvaient exister auparavant. Il existe en France de nombreux groupes de disciples soufis qui effectuent un travail sérieux et régulier. Nous sommes d’ailleurs dans un monde où la division Orient/Occident devient très complexe. Les divisions géographiques n’ont plus le caractère quasi-absolu qu’elles revêtaient autrefois, les frontières ne sont pas étanches comme elles l’étaient et il y a des interpénétrations de populations et d’idées qui contribuent fortement à tisser des liens entre les différentes régions du globe. C’est probablement un des aspects positifs du phénomène de mondialisation qui rend plus facile la possibilité d’une transmission de traditions authentiques dans des contextes sociaux-géographiques très divers.

La question de la « conversion » et du changement de support religieux ne se pose pas dans les mêmes termes qu’il y a quelques décennies. L’élément le plus important à prendre en compte est le sens profond de ce que l’on recherche. Si un chercheur se situe dans une démarche de retrouver le cœur de son être, son but sera de trouver une tradition initiatique vivante. Une fois fixé cet objectif, ce chercheur, au cours de son cheminement, va se retrouver dans diverses situations où il devra se positionner par rapport à des modes d’enseignement spirituel qui se présenteront à lui. Soit ce chercheur trouve une voie initiatique au sein de sa propre tradition de naissance et auquel cas la question d’une conversion ne se pose pas, soit il ne la trouve pas et il peut légitimement se poser la question de savoir s’il peut intégrer une autre tradition. En effet, notre époque correspond à une période où les voies initiatiques vivantes sont devenues très rares et, de ce fait, le passage d’une tradition à l’autre peut s’avérer nécessaire dans un but d’approfondir sa quête et de se donner les moyens de cheminer sous la conduite d’un guide spirituel.

Il n’est donc pas du tout nécessaire d’être né musulman pour s’engager dans une voie soufie. Cependant, si l’on fait le choix d’entrer dans une voie soufie authentique alors que l’on n’est pas encore musulman, on entre aussi forcément dans l’islam. D’une certaine façon, on peut de ce fait embrasser simultanément l’islam et la voie soufie qui constituent les deux facettes d’une tradition globale. Une telle démarche ne peut résulter que d’un libre choix personnel, vis-à-vis duquel les considérations d’ordre biologique, ethnique ou même culturel n’interviennent pas. Il s’agit avant tout de l’expression de la liberté de l’être qui aspire à se rapprocher par les moyens appropriés de tout ce qui touche à l’essentiel. Si la voie soufie s’inscrit entièrement dans la tradition de l’islam, il faut bien comprendre que l’expression « tradition de l’islam » n’inclut pas la culture, les coutumes ou les codes sociaux et sociétaux de certains pays musulmans. Cette expression désigne bien davantage ce que l’islam a de plus universel en tant qu’essence religieuse. Il ne s’agit évidemment pas de renier les Prophètes du passé car l’islam se situe pleinement dans la continuité de la révélation judéo-chrétienne. On pourrait même évoquer une tradition judéo-islamo-chrétienne, tant les points de convergence sur un plan spirituel sont nombreux entre les trois expressions du monothéisme. Il y a ainsi beaucoup d’enseignements similaires que nous pouvons retrouver dans chacune des trois branches des religions du Livre, l’islam correspondant à la forme de Révélation ultime dont l’application est particulièrement adaptée aux conditions dominantes de la vie moderne.

Un acte « autre »

Le fait de rejoindre une voie soufie n’est pas toujours plus facile pour un musulman de naissance que pour un non-musulman. En effet, beaucoup de préjugés et d’ignorance circulent dans les sociétés musulmanes depuis plusieurs siècles et souvent le simple fait d’annoncer son entrée dans une voie soufie équivaut à un véritable séisme au sein de sa propre famille. Entrer dans une voie initiatique n’est pas une adhésion à un modèle culturel, il s’agit toujours d’un acte « autre ». La culture est un contexte, qui peut être plus ou moins porteur, et qui peut être aussi un véritable voile. C’est pour cela que, quelle que soit sa situation personnelle, il faut toujours s’interroger sur ce que l’on recherche véritablement. Certains chercheurs peuvent ainsi constater en eux des attaches fortes à certaines coutumes qui procurent un conditionnement mental ou social, mais en définitive ces freins doivent rester secondaires par rapport à l’essence de leur recherche spirituelle. Dans le contexte actuel, le choix d’une voie spirituelle implique un engagement personnel qui va modifier certains aspects de son mode de vie, mais il ne remet pas pour autant en question l’intégration à la société d’où l’on est issu. Fondamentalement, l’enseignement authentique apprend à faire évoluer les relations que l’on entretient avec son environnement proche, dans le but de préserver autant que possible l’aspiration intérieure qui s’est manifestée en soi, mais il ne vise pas à se « couper » d’autrui à la manière des sectes. Le caractère vivant d’un enseignement se révèle dans la faculté pour le disciple à savoir s’adapter à toute circonstance et à percevoir la dimension universelle qui dépasse toute forme particulière. Une voie spirituelle qui a en elle la possibilité de transmettre l’essence d’un enseignement de cœur à cœur, est une voie qui, par la force des choses, peut se revêtir de n’importe quelle culture. En aucun cas, elle ne peut être foncièrement antinomique avec un milieu culturel donné, parce qu’elle touche à l’universel.

Depuis la nuit des temps, la même quête se répète sous des formes multiples, en faisant appel à des moments de vérité en soi. Il y a en l’Homme un besoin d’exigence, souvent dérangeant, qui l’habite et que souvent il ne parvient pas à satisfaire complètement. La vérité de cette quête ne saurait dépendre seulement d’un contexte extérieur et relever de l’Orient plutôt que de l’Occident. En effet, si une telle demande existe au fond de nous-mêmes, c’est bien parce qu’elle existe dans tous les êtres quels qu’ils soient. L’aventure humaine comporte d’ailleurs cette spécificité : l’Homme a la possibilité de choisir entre ce qui le rapproche et ce qui l’éloigne de son être profond. Cette aventure comporte donc de nombreux dangers et nécessite une vigilance continuelle. Cependant, elle offre la possibilité de retrouver cette nature primordiale que possède le petit enfant. Elle permet même d’aller infiniment plus loin, jusqu’à des degrés de connaissance et de conscience qui ne peuvent pas être atteint par les autres créatures. C’est alors que l’Homme, quelle que soit son origine géographique ou culturelle, parvient au parfait accomplissement intérieur que les soufis désignent par la station de l’ « Homme universel », al-insân al-kâmil.

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